AANORAQ IICarnet de terrain · Groenland 2026Explorer le carnet
ANORAQ II : paysage d’expédition polaire
70° 29′ N · 21° 58′ O

Aller là où la carte
s’arrête.

Un récit de mer, de montagne et de préparation. Notre manuel humble pour imaginer une expédition polaire en voilier.

Entrer dans le récit
Scoresbysund · Groenland oriental
JUIN — AOÛT 2026VOILE · ALPINISME · EXPLORATION01 / 28
Le bateauAnoraq II
À bord6 équipiers
La destinationScoresbysund
Le terrainMer & montagne
Journal de bord & notes de terrain

Le récit d’une expédition.
Et ce qu’elle nous a appris.

Ce carnet se lit comme une histoire et s’utilise comme un compagnon de préparation : chaque chapitre associe le récit, les images et les repères utiles pour creuser.

Mode de lecture
Carte de l’expédition

La ligne vers le Nord.

De la Manche aux fjords du Groenland : nos escales et les traces de navigation ou de montagne que nous avons enregistrées.

NORD70° 29′ N · 21° 58′ O

Ligne schématique entre les principales escales. Les traces GPS réelles apparaîtront au fil de leur import.

Escales repères8
TrajetFrance → Groenland
Prologue
01
Prologue

Avant de partir

Prologue : illustration du récit
Avant les itinéraires, les bateaux et les listes : une envie de rejoindre le Groenland par nos propres moyens.
Pour aller au Groenland en voilier, il nous faut un voilier. Pour l’étape 2, on verra plus tard.
01.01

Thomas

J’ai rencontré Thomas en 2011, par l’intermédiaire d’amis communs. Le plus simple pour le raconter est sans doute de partir de l’image vaguement flatteuse que se font de lui ceux qui ne le connaissent pas encore assez bien.

Thomas a passé un an comme médecin de base aux îles Kerguelen. Il en parle toujours avec des étoiles dans les yeux. Pas uniquement pour les éléphants de mer, les paysages ou l’isolement, mais parce que Thomas a une aptitude presque pathologique à se passionner pour tout. À une exception près : le pâté de foie industriel. Ça, il déteste. Et c’est probablement rassurant de savoir qu’il possède malgré tout une forme de discernement.

Car Thomas est passionné. De tout.

Il est passionné de bricolage. Il a passé des centaines d’heures à réparer, entretenir, démonter puis remonter une 4L, sans autre objectif que de continuer à pouvoir la réparer. Chez lui, la mécanique n’est pas un moyen. C’est une forme d’élevage.

Il est passionné d’aventure, ce qui signifie surtout qu’il choisit presque systématiquement l’option la moins confortable disponible. Il voyage avec le strict minimum. Pour comprendre son strict minimum, imaginez ce dont une personne normale aurait besoin. Divisez par trois. Retirez encore la moitié. Puis dites-vous que Thomas trouvera probablement le reste superflu. À 33 ans, il s’est acheté un tapis de sol de 70 centimètres de long. Il organise des week-ends azimut qui se terminent dans les ronces. Il a acheté un voilier alors qu’il a le mal de mer. À ce niveau-là, ce n’est plus de l’aventure, c’est une hostilité méthodique envers son propre confort.

Il est passionné de nourriture. Il mange beaucoup, vite, et parle volontiers du plat pendant qu’il est encore en train de le mâcher. Pour Thomas, presque tout est délicieux. Et plus il y en a, plus c’est délicieux. La subtilité gastronomique commence globalement à la deuxième assiette.

Il est passionné de médecine. Il travaille aux urgences, fait une thèse en parallèle, développe un algorithme d’optimisation des flux du SAMU à Paris, voit ses amis, lance mille projets et parvient malgré tout à se lever à 11 heures. Sa principale méthode d’organisation consiste manifestement à refuser l’idée qu’une journée ne contient que vingt-quatre heures.

Il est passionné de science, de débats, de ses amis, de sa famille, de guerre, de bêtises et d’un nombre inquiétant de sujets sur lesquels il possède généralement un avis avant même que vous ayez fini votre phrase.

Thomas n’est d’ailleurs pas seulement attaché à ce qu’il fait. Il est profondément attaché à la manière dont il estime que cela doit être fait. C’est ce qui en fait un camarade extrêmement fidèle, solide et engagé. On peut compter sur lui sans hésiter. En revanche, il vaut mieux ne pas trop s’attacher à la manière dont on imaginait recevoir son aide. Thomas aidera. Mais selon Thomas.

Il est aussi épuisant qu’énergique, obstiné qu’enthousiaste, et capable de remplir une pièce à lui tout seul.

Heureusement, il existe un endroit où tout cela disparaît.

Un bateau.

Dès que la mer se forme, Thomas se tait. Son visage se vide. Il fixe un point quelque part au-delà de l’horizon, le regard placide, comme un homme qui vient d’atteindre une paix intérieure extrêmement profonde.

Ce n’est pas de la sérénité.

Il a juste envie de vomir.

Et pour tous ceux qui vivent régulièrement avec Thomas, ces quelques heures de silence ont quelque chose de franchement merveilleux.

thomas
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01.02

Hector

Je ne vais me présenter ici. Je laisse la plume à Thomas pour m'introduire. 
hector
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01.03

Introduction

Tout commence en novembre 2024, lors d’un week-end canyoning dans les Pyrénées-Orientales. Entre deux descentes, Thomas, Zineb et Hector parlent d’expéditions, d’aventures et de voyages un peu hors normes. Très vite, le Groenland apparaît dans la conversation. Lointain, isolé, immense, difficile d’accès : sur le papier, le terrain de jeu semble parfait.

Mais une expédition ne peut pas être un simple voyage un peu plus loin que les autres. Il faut une contrainte, une manière différente d’y arriver, quelque chose qui oblige à apprendre, à improviser et à sortir largement de ce que nous savons déjà faire. Le projet commence alors à prendre forme : partir de France par nos propres moyens, rejoindre le Groenland en voilier, puis mêler navigation et montagne une fois sur place.

L’idée est aussi séduisante qu’absurde. Nous ne sommes ni marins, ni alpinistes, ni particulièrement athlétiques. Nous n’avons pas grandi en dévorant les récits des grands explorateurs et personne, autour de la table, ne peut vraiment prétendre appartenir au sérail de l’expédition polaire. C’est justement ce qui nous plaît. Le projet devient une excuse formidable pour apprendre énormément de choses, acquérir des compétences que nous n’aurions probablement jamais cherchées autrement et, accessoirement, faire un petit pied de nez à tous ceux qui considèrent qu’il faut déjà savoir faire quelque chose avant d’avoir le droit de se lancer.

Un psychologue un peu tatillon pourrait évidemment demander quelle part de tout cela relève de la curiosité, du goût de l’aventure ou d’un ego légèrement mal placé. Nous décidons de lui laisser cette question. Après tout, si l’ego peut parfois pousser à traverser un océan, apprendre la mécanique diesel et tirer une pulka au Groenland, il n’est peut-être pas toujours un si mauvais moteur.

Le projet est donc né : partir de France en voilier pour mener une expédition mêlant mer et montagne en territoire polaire groenlandais. À ce stade, presque tout reste à définir. L’itinéraire est flou, la logistique inexistante et nos compétences encore largement théoriques. Cela ne nous dérange pas vraiment. Une partie du plaisir consiste précisément à construire le projet en avançant, à découvrir les problèmes au fur et à mesure et à accepter que l’idée initiale devra forcément évoluer au contact du réel.

Il reste néanmoins une première difficulté assez concrète.

Pour aller au Groenland en voilier, il nous faut un voilier.

Notre plan d’action est donc d’une simplicité remarquable : commencer par en acheter un.

Pour l’étape 2, on verra plus tard.

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I. La préparation
02
Trouver le voilier

Étape 1 · Trouver un voilier

Trouver le voilier : illustration du récit
Le bateau d’expédition idéal ne se reconnaît pas seulement à son allure : il se comprend derrière les panneaux et dans les fonds.

Nous ne sommes pas nés marins.

Nous n’avons pas grandi sur des pontons, ni appris à barrer avant de savoir marcher. La voile est entrée dans nos vies presque par hasard, à l’occasion d’un week-end à Cherbourg, puis d’un stage de quatre jours de voile légère à Paimpol. Quelques week-ends entre copains ont suivi, généralement avec des équipages encore moins compétents que nous, ce qui avait au moins le mérite de nous donner l’impression de savoir à peu près ce que nous faisions.

À ce moment-là, le voilier représentait surtout une chose : un moyen d’aller ailleurs ou d’y aller différemment.

Un outil permettant d’accéder à des endroits autrement difficiles à rejoindre, de voyager différemment, de s’éloigner des routes habituelles. C’était précisément ce dont nous avions besoin pour notre projet.

Restait un léger problème : nous ne connaissions quasiment rien aux bateaux.

Nous étions incapables de distinguer un excellent voilier d’un mauvais, encore moins de dire ce qui faisait qu’un bateau était véritablement « marin ». Une coque bien construite, un gréement fatigué, une installation électrique douteuse : tout cela appartenait encore à un langage qu’il allait falloir apprendre.

Alors nous avons commencé par faire ce que font tous les gens qui ne savent pas : lire.

Quelques ouvrages et beaucoup de recherches nous permirent d’établir une première liste de critères. Le bateau devait être suffisamment confortable pour permettre plusieurs semaines de navigation dans des mers froides, sans pour autant ressembler à un appartement flottant. Entre onze et quinze mètres paraissait raisonnable.

Et surtout, il devait être en acier ou en aluminium.

L’idée était assez simple : là où nous voulions aller, il y aurait de la glace. Et puisqu’il semblait probable qu’un jour ou l’autre nous finissions par toucher quelque chose de dur et de froid, autant éviter que cette rencontre ne se termine par un trou dans la coque.

Armés de cette expertise fraîchement acquise, nous ouvrîmes Internet.

Cinq bateaux en France correspondaient vaguement à nos critères et à notre budget.

Ça nous sembla largement suffisant pour commencer.

Un bateau cesse d’être simplement beau ou moche : il devient un ensemble de compromis.
02.01

Première leçon : apprendre à regarder

Le premier se trouvait à Cherbourg.

Nous montâmes donc dans la 4L de Thomas et quittâmes Paris de nuit pour arriver au petit matin. Sur la route, nous avions emporté un numéro de Voiles et Voiliers offert par son oncle, contenant un dossier consacré à l’achat d’un bateau d’occasion.

Ce magazine devint notre manuel de survie.

Pendant que l’un conduisait, l’autre essayait de comprendre ce qu’étaient exactement une cadène, un presse-étoupe ou un gréement dormant. À chaque paragraphe apparaissait un nouveau mot désignant un objet dont nous ignorions jusqu’alors l’existence.

Ce trajet vers Cherbourg marqua ainsi le début d’une longue transformation : apprendre d’abord le nom des choses avant d’espérer comprendre comment elles fonctionnent.

Aujourd’hui, nous utilisons évidemment ce vocabulaire avec une assurance parfaitement disproportionnée, principalement pour faire croire que nous avons toujours su ce qu’était un étai largable.

Le bateau de Cherbourg était un petit voilier familial, construit par un père pour emmener sa famille naviguer. Deux cabines occupaient l’intérieur : une chambre parentale relativement confortable et une minuscule cabine destinée aux enfants.

Le propriétaire qui nous faisait visiter semblait assez vite comprendre à qui il avait affaire.

Nous, un peu moins.

Mais même avec notre expérience limitée, certains défauts étaient difficiles à manquer. Le gréement dormant et courant était très fatigué et les travaux à prévoir commençaient à s’accumuler. Quelques calculs approximatifs sur un téléphone suffirent à comprendre que remettre ce bateau en état coûterait beaucoup trop cher.

Nous repartîmes sans bateau.

Mais avec quelque chose de probablement plus utile : une première grille de lecture.

Nous savions désormais un peu mieux ce que nous ne voulions pas.

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02.02

Le bateau à 9 000 euros

Puisque nous avions fait Paris-Cherbourg, il était évidemment hors de question de rentrer après avoir visité un seul bateau.

Nous décidâmes donc de rentabiliser le déplacement en nous promenant sur les pontons à la recherche d’autres candidats.

C’est là que nous l’aperçûmes.

Une quinzaine de mètres. Coque acier. Une allure de bateau d’expédition.

Et un état absolument catastrophique.

Le genre de bateau devant lequel une personne raisonnable se dit : « surtout ne jamais acheter ça ».

Nous nous dirigeâmes donc immédiatement vers la capitainerie pour demander s’il était à vendre.

Le propriétaire n’était pas sur place, mais la personne de la capitainerie accepta de tenter de le joindre.

Vingt minutes plus tard, le téléphone sonna.

Au bout du fil, un Anglais de plus de quatre-vingt-dix ans, doté d’un accent si épais qu’il fallait probablement plusieurs années de pratique pour le comprendre parfaitement.

Pas de bonjour.

Pas de présentation.

Simplement :

— Alors, il paraît que vous voulez acheter mon bateau.

Je répondis quelque chose comme :

— Oui.

Il enchaîna immédiatement :

— Pour combien ?

Cette question n’était absolument pas prévue.

Je regardai Thomas.

Thomas me regarda.

Et, pris de panique, je répondis :

— 9 000 euros ?

Quelques secondes de silence.

— OK.

Nous venions apparemment d’acheter un voilier de quinze mètres sans l’avoir visité.

Heureusement, aucun contrat n’avait encore été signé.

Avec l’autorisation du propriétaire, nous retournâmes sur le bateau. Nous n’avions évidemment pas les clés, mais une écoutille fermait mal, ce qui, à ce stade, semblait presque cohérent avec le reste.

Nous nous glissâmes à l’intérieur.

Et là, changement d’univers.

Le bateau était un chaos absolu. Des affaires partout, des pièces détachées, des outils, du matériel accumulé pendant des années. Chaque placard semblait contenir les vestiges d’une expédition passée.

Ça sentait l’huile, le bois, l’humidité et surtout la vie.

Pour la première fois, nous avions devant nous ce que nous imaginions être un véritable bateau d’expédition des années 1960 ou 1970 : une machine construite pour partir loin, progressivement ensevelie sous les objets et abandonnée lorsque ses propriétaires n’avaient plus eu l’énergie de s’en occuper.

Il aurait probablement fallu des années pour le remettre correctement en état.

Peut-être davantage.

Il finirait vraisemblablement à la casse.

Et pourtant, nous étions fascinés.

Nous ressortîmes enthousiastes, puis reprîmes la route de Paris en nous disant une chose assez paradoxale : nous adorions ce bateau, mais ce n’était absolument pas celui qu’il nous fallait.

Nouvelle leçon.

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02.03

Le projet commence à prendre forme

Les visites suivantes affinèrent progressivement notre regard.

Nous ne devenions évidemment pas experts, mais nous commencions à poser de meilleures questions. À regarder derrière les panneaux. À inspecter les fonds. À nous intéresser davantage à ce qui ne se voyait pas qu’à la beauté du carré.

Petit à petit, un bateau cessait d’être simplement « beau » ou « moche ».

Il devenait un ensemble de compromis.

Puis Thomas organisa un dîner avec son oncle Alain.

Alain appartenait à une catégorie de personnes particulièrement dangereuses lorsqu’on commence à rêver d’expédition : celles qui ont suffisamment vécu pour rendre les projets déraisonnables parfaitement envisageables.

Explorateur, navigateur, conteur infatigable, il passa une bonne partie de la soirée à nous raconter des histoires de mer et à répondre à nos questions.

Puis il nous parla de Jean-Baptiste.

Un ami à lui.

Un vieux loup de mer qui avait longuement navigué dans les régions polaires et qui pourrait certainement nous aider.

Jean-Baptiste habitait Arzal et acceptait volontiers de nous rencontrer.

À une condition : venir chez lui.

Nous regardâmes la météo.

Pluie.

Nous regardâmes la distance.

Loin.

Nous prîmes nos vélos.

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02.04

Quatre heures chez Jean-Baptiste

Nous quittâmes Paris en train avec les vélos sous le bras, direction le Morbihan, sous une pluie battante.

Puisque nous étions sur place, nous en profitâmes évidemment pour visiter quelques bateaux.

Le premier fut un dériveur lesté en aluminium qui revenait d’une longue expédition. Ses propriétaires étaient absents et une amie nous ouvrit le bateau.

Sur le papier, beaucoup de choses correspondaient à notre projet.

Dans la réalité, il avait besoin de beaucoup d’entretien et d’un long chantier avant de pouvoir repartir sereinement.

Nous repartîmes donc sous la pluie et enfourchâmes nos vélos en direction de chez Jean-Baptiste.

La visite qui devait durer un moment se transforma en quatre heures autour d’une table.

Quatre heures à dérouler des cartes marines.

À suivre du doigt des routes tracées au crayon.

À écouter des histoires de mouillages, de glace, de vents catabatiques, de navigation sans cartes fiables.

Jean-Baptiste avait passé plus de quinze ans à naviguer au Groenland dans le fjord du Sermilik.

Jusqu’alors, notre expédition existait surtout dans notre imagination.

Pour la première fois, quelqu’un nous expliquait concrètement ce que signifiait naviguer là-bas.

Et plusieurs certitudes commencèrent à tomber.

Le Sermilik était magnifique, mais loin d’être aussi désert que nous l’avions imaginé.

La côte Est du Groenland ne devenait réellement accessible en voilier qu’à partir de juillet, lorsque la glace se desserrait suffisamment. Problème : à cette période, la neige avait largement disparu des côtes et les glaciers devenaient extrêmement crevassés.

Notre idée d’associer facilement bateau et longues traversées à ski commençait sérieusement à battre de l’aile.

Autre difficulté : laisser le bateau seul au mouillage pendant plusieurs jours n’avait rien d’anodin. Les vents catabatiques pouvaient surgir brutalement et rendre certains mouillages très exposés.

Les cartes, elles-mêmes, étaient parfois approximatives. Il faudrait accepter de naviguer dans des zones mal documentées et développer nos propres méthodes.

Et puis il y avait les ours.

Beaucoup d’ours.

Il faudrait aussi apprendre à vivre avec ça.

Nous étions venus chercher des réponses sur le bateau.

Nous repartions avec des questions sur toute l’expédition.

Et c’était probablement beaucoup plus précieux.

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02.05

Un plan d’hébergement parfaitement maîtrisé

À la fin de la journée, Jean-Baptiste et sa femme nous demandèrent où nous dormions.

Nous leur expliquâmes notre organisation.

Elle était extrêmement simple : nous n’en avions aucune.

Nous avions pris des sacs de couchage et des tapis de sol, mais pas de tente, malgré la pluie torrentielle qui tombait depuis le matin.

Notre plan consistait donc à trouver un préau quelconque dans les environs et à dormir dessous.

Ils nous regardèrent probablement comme on regarde deux personnes dont on vient d’écouter le projet d’expédition polaire et qui n’ont pourtant pas pensé à prendre une tente pour passer une nuit dans le Morbihan.

Nous repartîmes vers un restaurant situé à une dizaine de kilomètres.

Quelques kilomètres plus tard, le téléphone sonna.

Jean-Baptiste.

Une chambre était libre chez eux.

Nous échangeâmes un regard.

Puis, avec toute la dignité possible, nous acceptâmes immédiatement.

La soirée se poursuivit donc chez eux, autour de nouvelles histoires de navigation.

Et nous dormîmes finalement au sec.

Premier succès logistique du projet.

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02.06

Le bateau parfait qui ne naviguait jamais

Le lendemain, nouvelle visite.

Le propriétaire était un vieux monsieur passionné de bricolage.

Son bateau était impeccable.

Chaque détail semblait avoir été réfléchi, amélioré, entretenu avec une attention presque maniaque. Il en parlait avec un amour évident.

Il avait passé des dizaines d’années à le construire, le modifier, le réparer, puis le perfectionner encore.

Il ne manquait qu’une seule chose à ce bateau.

Naviguer.

Son propriétaire était davantage constructeur que marin, et cela commençait désormais à nous sauter aux yeux.

Le bateau était magnifique au port. Mais nous avions de plus en plus de mal à l’imaginer dans une mer réellement mauvaise.

Quelques mois auparavant, nous aurions probablement simplement vu un beau bateau extrêmement bien entretenu.

Cette fois, quelque chose nous gênait.

Et ce sentiment était assez réjouissant.

Nous commencions à comprendre.

Nous arrivions progressivement à regarder un bateau autrement qu’avec les yeux d’un visiteur.

Nous en discutâmes longuement.

Puis, fidèles à toute logique, deux semaines plus tard, pris d’un violent FOMO, nous fîmes quand même une offre.

Heureusement, quelqu’un avait été plus rapide que nous.

Elle fut refusée.

Avec le recul, ce fut probablement une excellente nouvelle.

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02.07

Saphir

Puis nous arrivâmes à Bordeaux.

Et nous découvrîmes Saphir.

Construit en 1985 par son ancien propriétaire, Jack, il faisait 13,20 mètres de long pour 2,20 mètres de tirant d’eau.

Coque acier.

Génois et trinquette sur enrouleur.

Un gréement complètement surdimensionné. Le mât était énorme. Les haubans également.

Les cordages semblaient dimensionnés pour des voiles deux ou trois fois plus grandes.

Tout paraissait trop gros. Pour nous, c’était parfait.

Jack avait consacré quinze années de sa vie à ce bateau. Il était à la fois navigateur, menuisier, électricien et probablement légèrement obsessionnel.

L’intérieur avait été entièrement fabriqué à la main.

La menuiserie était superbe.

Le circuit électrique était particulièrement propre.

Une partie de l’aménagement avait même été réalisée pendant une transatlantique. Pour la première fois, nous avions l’impression de voir un bateau pensé par quelqu’un qui l’avait réellement utilisé.

Saphir n’était pas seulement solide.

Il était marin.

Il était relativement rapide pour son poids, possédait une véritable personnalité et, surtout, il dégageait cette impression difficile à définir d’un bateau conçu pour aller quelque part.

Mais tout n’était pas parfait.

Depuis trois ans, il avait été beaucoup moins entretenu.

Sa nouvelle propriétaire avait surtout vécu à bord et très peu navigué. Certains travaux indispensables avaient été repoussés, souvent longtemps.

Le bateau avait commencé à s’endormir.

Heureusement, les eaux saumâtres de Bordeaux l’avaient relativement préservé.

Nous commençâmes sérieusement à envisager de l’acheter.

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02.08

Caréner un bateau qu’on ne possède pas encore

L’acquisition fut, à l’image du reste du projet, relativement peu conventionnelle.

Nous contactâmes un expert basé à La Rochelle qui accepta de venir inspecter le bateau.

Il fallait sortir Saphir de l’eau.

Nous convainquîmes donc sa propriétaire de descendre le bateau jusqu’à Port-Médoc, à l’embouchure de la Garonne.

Jusque-là, tout était normal.

Puis nous regardâmes le calendrier.

Quelques jours plus tard, une navigation avec les copains était prévue.

Il fallait donc que le bateau soit prêt.

Et puisque Saphir allait être sorti de l’eau pour l’expertise, il nous sembla parfaitement rationnel de profiter de l’occasion pour commencer son carénage. Avant de l’avoir acheté.

Nous nous retrouvâmes donc avec Thomas et Émilien sous un bateau qui ne nous appartenait pas encore, ponceuses et outils à la main, en train de préparer sa coque pour notre future navigation. L’expert arriva.

Nous eûmes beaucoup de chance.

Non seulement il inspecta le bateau, mais il prit également le temps de nous expliquer ce qu’il faisait. Nous découvrîmes réellement Saphir.

Les bons choix de construction. Les mauvais. Les réparations correctement réalisées. Les entretiens oubliés. Les points à surveiller.

Et plus l’inspection avançait, plus une idée s’imposait : malgré ses défauts, c’était probablement lui.

L’expertise confirma quelque chose d’important.

Structurellement, le bateau était sain et remarquablement construit.

En revanche, plusieurs entretiens critiques n’avaient pas été réalisés au cours des dernières années.

Une excellente nouvelle pour la négociation.

Un peu moins pour les travaux à venir.

Après d’âpres discussions, nous finîmes par nous mettre d’accord avec la propriétaire.

Saphir était à nous.

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02.09

L’erreur suivante

Début août 2024, il fallait désormais ramener le bateau.

Thomas n’était pas disponible. Zineb, qui devait participer à la navigation, attrapa une insolation pendant la canicule.

Hector se retrouva donc seul à descendre la Garonne au moteur avec un bateau de treize mètres qu’il venait d’acheter et qu’il connaissait à peine.

Direction Royan, où Lothaire, Louise et Gautier devaient nous rejoindre pour une semaine de navigation.

Sur le moment, cela nous paraissait faisable. Nous avions une expertise. Le bateau était solide.

Le moteur tournait. Qu’est-ce qui pouvait réellement mal se passer ?

Nous allions rapidement découvrir la réponse. Car s’il y avait bien une chose que toutes ces visites nous avaient appris, c’était à reconnaître un bon bateau.

Elles ne nous avaient pas encore appris à connaître notre bateau. Et entre les deux, il y avait un monde.

Bateau entre 12 et 15 mètres en acier/alu : entre 45 et 110 000€ d’occasion
Prix d’une expertise : 700/1000€ / bateau

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03
Préparer le bateau

Étape 2 · Connaître et préparer le bateau

Préparer le bateau : illustration du récit
Connaître chaque trappe, chaque circuit et chaque panne possible avant de compter sur le bateau loin de tout.
Ignorer ce qui se cache sous une trappe finit toujours par se payer.
03.01

Le mouillage et l’écoute

La première navigation se fait sous un soleil de plomb. Zineb est allongée dans la cale, terrassée par une insolation, pendant que je découvre seul le bateau en remontant la Garonne au moteur. Une main sur la barre, l’autre occupée à explorer ce qui m’entoure, j’essaie de comprendre cette machine que nous venons tout juste d’acheter.

Il y a bien un pilote automatique à bord, mais je ne sais pas m’en servir. J’appuie sur quelques boutons, tente plusieurs combinaisons, attends un miracle : rien. Je finis donc par barrer à la main pendant des heures. De temps en temps, lorsque le bateau consent à garder son cap quelques secondes tout seul, j’en profite pour lâcher la barre et aller nettoyer un accastillage autour du cockpit. Une manière sans doute assez particulière de prendre en main un voilier de treize mètres.

Contre toute attente, tout se passe bien. Nous arrivons à Royan en fin de journée, où les copains nous rejoignent. À partir de là, la navigation peut réellement commencer.

Nous remontons au près jusqu’au port de pêche de La Cotinière, sur l’île d’Oléron, puis continuons à naviguer dans le bassin charentais. Les premiers jours se passent plutôt bien et commencent même à nous donner confiance.

Jusqu’à ce mouillage, au nord de l’île d’Aix.

Nous arrivons par le nord avec une quinzaine de nœuds de vent. Rien de particulièrement inquiétant. Nous décidons de mouiller et envoyons l’ancre avec le guindeau, appareil que nous découvrons encore à peu près en même temps que nous l’utilisons.

Puis le vent monte brutalement.

Très vite, nous comprenons que quelque chose ne va pas. Le bateau dérive et les cailloux se rapprochent beaucoup trop rapidement.

Nous décidons de repartir.

Facile en théorie : relever l’ancre, remettre les voiles ou le moteur, quitter la zone.

Sauf que l’ancre refuse de remonter.

Elle est coincée.

Nous insistons sur le guindeau et tirons trop fort sur la chaîne. Sous l’effort, le pont commence à se déformer autour de la fixation. Au même moment, le point d’écoute de la grand-voile lâche brutalement. L’écoute se libère et se met à fouetter l’air au-dessus du cockpit.

En quelques secondes, l’ambiance change complètement.

Le bateau dérive vers les rochers, l’ancre est bloquée, le pont travaille sous le guindeau et un bout claque violemment au-dessus de nos têtes.

Petite panique à bord.

En moins de deux minutes, nous appelons le CROSS pour leur signaler la situation. Pendant que l’un explique ce qu’il se passe, les autres tentent de reprendre le contrôle du pont. Nous récupérons l’écoute qui fouette, puis réussissons finalement à libérer l’ancre.

Le bateau repart.

Les rochers s’éloignent.

Nous rappelons le CROSS pour leur annoncer que la situation est désormais sous contrôle et que leur intervention ne sera finalement pas nécessaire.

Puis vient le moment où l’adrénaline retombe.

Et où il faut regarder les choses un peu plus froidement.

Nous venons de découvrir quelque chose d’assez simple : le bateau n’est pas encore prêt.

Et nous non plus.

La semaine qui suit ne fera que confirmer le diagnostic. À chaque port, à chaque mouillage, un nouveau détail apparaît. Le moteur de l’annexe ne fonctionne pas — ou, hypothèse encore possible à ce stade, nous ne savons simplement pas le faire fonctionner. Le moteur principal fuit de l’huile en quantité préoccupante. Les toilettes semblent avoir entamé leur processus de fossilisation plusieurs années auparavant. Le pilote automatique ne fonctionne toujours pas correctement et paraît communiquer avec le reste du bateau dans une langue que personne à bord ne comprend.

Certains bouts sont très usés. Plusieurs équipements ont besoin d’un entretien sérieux. Et derrière chaque petite réparation semble se cacher une autre petite réparation.

Puis une autre.

Puis encore une autre.

À la fin de la semaine, la liste commence à devenir longue.

Très longue.

Nous étions partis avec l’idée de découvrir notre nouveau bateau en naviguant.

Nous découvrions surtout tout ce qu’il allait falloir réparer avant de pouvoir réellement compter sur lui.

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03.02

Quelques Histoires de Perkins

Nous sommes au port de Saint-Denis-d’Oléron. Tout est prêt pour partir. On tourne la clé… et le moteur refuse de démarrer.

Une fois. Deux fois. Trois fois. Rien.

Il faut se rendre à l’évidence : quelque chose cloche. On ouvre les cales et on plonge dans les entrailles du bateau. Le diagnostic tombe rapidement : le filtre à diesel est complètement bouché et l’ensemble du circuit semble sérieusement encrassé. Avec l’aide précieuse d’un voisin de ponton particulièrement compétent en mécanique, nous nettoyons le filtre, remettons tout en place et, enfin, le moteur repart.

Victoire. Du moins, pendant trois minutes.

Alors que nous traversons encore le port en direction de la sortie, le moteur recommence à tousser… puis s’éteint net.

Et cette fois, le problème est autrement plus sérieux.

Nous avons de l’erre, quinze tonnes lancées au milieu d’un port rempli de bateaux, et plus aucun moteur pour les arrêter. Droit devant nous : un petit bateau en plastique. Pour nous, la rencontre se solderait probablement par un micro-pet. Pour lui, le scénario serait nettement moins réjouissant.

Il faut réagir, et vite.

Appel immédiat à la capitainerie. Distribution des rôles sur le pont. On prévient tous ceux qui nous entourent, ainsi que les bateaux en train de sortir du port. Chacun se prépare à protéger ce qui peut l’être.

Par miracle — et avec beaucoup d’agitation — nous réussissons à éviter les autres bateaux. Quelques instants plus tard, un Zodiac de la capitainerie arrive à notre secours et nous lance deux amarres, réceptionnées par Oriane et Juliette.

Juliette récupère la première, la frappe tant bien que mal sur un taquet, puis court aider Oriane avec la seconde.

C’est précisément à ce moment-là que nous réalisons collectivement un léger détail : Juliette ne sait pas faire de nœud de taquet.

La première amarre se libère donc toute seule.

Et nos quinze tonnes reprennent tranquillement leur route… cette fois en direction de la jetée en pierre, à quelques mètres seulement.

Heureusement, un jeune du coin surgit à temps et parvient à pousser le bateau juste assez pour limiter le choc. On n’entend qu’un tout petit toc.

Thomas, lui, s’élance vers l’étrave pour tenter de la protéger. Mais au moment où il arrive à l’avant du bateau, il aperçoit quelque chose s’échapper de sa poche.

Son téléphone.

Une seconde de chute.

Plouf.

Après toutes ces péripéties, nous réussissons finalement à nous amarrer au Zodiac, qui nous ramène jusqu’à notre place initiale. Retour à la case départ : il faut de nouveau ouvrir les cales et comprendre ce qui ne va pas.

Pendant ce temps, une autre mission commence. Ludwig, Thomas et un plongeur du coin se lancent à la recherche du téléphone disparu dans les eaux du port.

Et, contre toute attente, après une heure à explorer les fonds… ils le retrouvent.

Le bateau est revenu à quai. Aucun voisin n’a été coulé. La jetée est toujours debout. Et même le téléphone est remonté des profondeurs.

Une sortie de port de trois minutes, en somme.

Nous réussîmes à à nouveau décrasser les filtres et à partir du moteur du port en fin de journée.

Trois jours plus tard, après avoir remonté la Garonne au moteur sans le moindre problème, nous arrivons de nuit devant le pont Chaban-Delmas. Un immense pont dont le tirant d’air, lui, l’est nettement moins.

L’écluse doit ouvrir aux alentours de 5 h 30 du matin, à l’étale. À 5 h 20, nous quittons donc le ponton et commençons à faire quelques ronds dans l’eau en attendant l’ouverture.

5 h 30. Les portes s’ouvrent.

Nous entrons dans l’écluse.

Et soudain… le moteur s’éteint.

Plus rien.

Branle-bas de combat général. Encore.

Par chance — et décidément, les Zodiac semblent être devenus nos anges gardiens — l’un d’eux se trouve à proximité. Nous l’alertons immédiatement et il vient nous récupérer pour nous mettre en sécurité à l’intérieur de l’écluse.

S’ensuit une petite bataille de quelques heures pour réussir à déplacer quinze tonnes de voilier jusqu’à notre place, le tout avec un moteur qui a décidé qu’il ne participerait plus aux opérations.

Mais ce n’est qu’une fois amarrés que nous réalisons vraiment à quel point nous avons eu de la chance.

À quelques dizaines de mètres près, le moteur ne s’arrêtait pas dans l’écluse.

Il s’arrêtait dans la Garonne.

Avec la marée montante, le bateau aurait alors été emporté par le courant en direction du pont Chaban-Delmas. Quinze tonnes à la dérive, un mât beaucoup trop haut et plus aucun moteur pour reprendre le contrôle.

Cette fois, il ne se serait pas agi d’un petit toc contre une jetée.

À quelques dizaines de mètres près, notre arrivée à Bordeaux aurait pu se terminer par un dématage en règle sous le pont.

Décidément, ce moteur avait un certain sens du timing.

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03.03

Les travaux

Ces quinze premiers jours de navigation avaient eu le mérite de rendre une chose parfaitement claire : nous n’étions pas prêts.

Le bateau non plus.

Nous ne savions pas encore vraiment le naviguer, et surtout, nous ne le connaissions pas. Nous avions découvert ses caprices au pire moment, appris l’existence de certains circuits lorsqu’ils tombaient en panne et compris que, sur un bateau, ignorer ce qui se cache sous une trappe finit toujours par se payer.

Nous prîmes donc une décision assez simple : nous ne repartirions pas avant d’avoir fait un tour complet du propriétaire. Il fallait comprendre le bateau dans ses moindres détails, savoir comment fonctionnait chaque système, où passait chaque câble, chaque tuyau, et surtout être capables de réparer nous-mêmes ce qui finirait inévitablement par casser.

Sans vraiment le savoir, nous venions de lancer un chantier qui allait durer plus d’un an.

Thomas partait avec une certaine avance. Il avait eu la chance — ou la malchance, selon le point de vue — de posséder une 4L sur laquelle il avait passé des centaines d’heures. Il l’avait bricolée, entretenue, réparée, cassée, puis réparée à nouveau. Il avait acquis de cette manière une connaissance assez instinctive de la mécanique, de l’électricité et, plus généralement, de l’art de comprendre pourquoi quelque chose qui devrait fonctionner ne fonctionne plus.

Pour Hector, le CV était un peu moins impressionnant. Sa principale expérience technique consistait à avoir construit quelques cabanes perchées dans des arbres les années précédentes. Utile pour manier une perceuse, sans doute un peu moins pour diagnostiquer une panne sur un moteur diesel marin.

Il fallait donc apprendre.

Hector suivit des formations en électricité marine et en mécanique diesel, avant de mettre rapidement les mains dans le cambouis sur le bateau. Thomas, fidèle à sa méthode, entreprit de son côté une mission d’un autre genre : retrouver et éplucher les notices de presque tous les appareils électriques, électroniques et techniques présents à bord.

Petit à petit, le bateau cessa d’être cette grande machine mystérieuse dont nous découvrions les entrailles au gré des pannes. Nous commencions à comprendre comment il avait été pensé, comment ses différents systèmes communiquaient entre eux, ce qui avait été bien fait, ce qui avait vieilli… et ce qu’il allait falloir reprendre entièrement.

Les mois suivants furent donc rythmés par les chantiers. Des week-ends, puis des semaines entières à Bordeaux, souvent sous un soleil de plomb, à démonter, nettoyer, poncer, câbler, réparer, remonter — parfois correctement du premier coup, parfois non.

Et heureusement, nous étions rarement seuls.

Les amis passaient donner un coup de main, certains pour quelques heures, d’autres pour plusieurs jours. On venait officiellement pour bricoler, mais les journées de chantier avaient une certaine tendance à se prolonger en soirées sur le pont. Les outils finissaient par être rangés, les bières apparaissaient, la musique prenait le relais et les grosses journées de travaux se transformaient régulièrement en grosses fêtes.

Pendant près d’un an, le bateau fut donc à la fois notre chantier, notre salle de classe et notre lieu de rassemblement.

Nous étions arrivés à Bordeaux avec un bateau que nous ne connaissions pas.

Nous allions en repartir en sachant presque exactement ce qui se cachait derrière chaque trappe. Presque.

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04
Se former en mer

Étape 3 · Se former à la navigation polaire

Se former en mer : illustration du récit
Des navigations côtières aux coups de vent de la Manche : apprendre en conditions réelles, puis compléter par des formations.

Pour aller jusqu’au Groenland en voilier, il ne suffisait plus de savoir faire avancer Saphir d’un port à l’autre. Il fallait apprendre à devenir des skippers capables de comprendre le bateau, d’anticiper la météo, de gérer un équipage, de réagir quand quelque chose cassait et, surtout, de prendre les bonnes décisions lorsque la situation devenait inconfortable.

Nous avons choisi deux moyens assez simples pour y arriver : apprendre de manière formelle, et accumuler de l’expérience.

Hector s’occupa principalement du premier volet. Formation de survie en mer, météo marine, mécanique, électricité, puis un nouveau séjour au Groenland en hiver, avec l’espoir à peine dissimulé d’y rencontrer enfin des conditions vraiment mauvaises. Ce fut un échec assez cuisant : la météo fut excellente. Une dernière formation viendrait plus tard compléter l’ensemble, consacrée cette fois spécifiquement à la navigation polaire.

Mais l’essentiel de notre apprentissage se fit ailleurs : sur l’eau.

Nous avons organisé le plus de navigations possible avec nos amis. La plupart n’étaient pas marins, ce qui, paradoxalement, était exactement ce qu’il nous fallait. Chaque nouveau départ nous obligeait à expliquer les bases, répartir les rôles, anticiper les erreurs et gérer des équipages qui n’avaient ni les mêmes réflexes, ni les mêmes envies.

Au fil des mois, des dizaines de personnes sont passées à bord. Des équipiers très efficaces, d’autres beaucoup moins. Certains capables de rester sur le pont pendant des heures, d’autres terrassés par le mal de mer vingt minutes après la sortie du port. Certains demandaient toujours si nous pouvions continuer plus loin ; d’autres envisageaient surtout la navigation comme un moyen relativement sophistiqué de rejoindre une terrasse où boire une bière.

Tous nous ont appris quelque chose.

Car nous n’étions plus seulement en train d’apprendre à être de meilleurs équipiers. Nous apprenions à être responsables d’un bateau et des gens qui se trouvaient dessus. À décider quand partir, quand renoncer, où mouiller, comment organiser une manœuvre et comment réagir lorsqu’un équipier faisait quelque chose d’imprévu.

Nous apprenions les courants, les marées, les mouillages et la navigation. Nous apprenions surtout en faisant beaucoup de petites erreurs, heureusement rarement graves.

Nous touchâmes le fond plusieurs fois, découvrant notamment qu’un banc de sable représenté sur une carte n’était pas simplement une suggestion graphique. Nous apprîmes également qu’une ancre qui donne l’impression d’avoir croché n’a pas nécessairement croché.

Cette seconde leçon fut particulièrement bien assimilée un jour au nord de Royan.

Nous avions mouillé devant une plage de sable fin avec un équipage particulièrement porté sur une approche détendue de la navigation. Il faisait près de 35 degrés et le programme semblait irréprochable : rejoindre la plage, manger et boire un verre en gardant le bateau bien en vue.

Nous étions donc installés au restaurant avec les deux Thomas, Ève, Juliette, Lucille et Oriane lorsque quelqu’un regarda par-dessus son épaule.

— Mais… il ne bougerait pas, le bateau ?

Tout le monde se retourna.

Quelques secondes de silence.

Saphir bougeait.

Et pas dans le bon sens.

Nous comprîmes rapidement que l’ancre avait décroché et que le bateau dérivait tranquillement sans personne à bord.

Thomas et moi partîmes en courant sur la plage jusqu’à l’annexe.

Nous arrivâmes essoufflés devant elle.

Puis nous nous regardâmes.

La clé du moteur était restée dans le sac, au restaurant.

Je repartis en courant dans l’autre sens, récupérai la clé, revins jusqu’à l’annexe et nous démarrâmes enfin en catastrophe.

La mer s’était entre-temps formée. Une houle assez sérieuse rendait l’approche du bateau nettement moins élégante que prévu.

Thomas prit la barre de l’annexe et réussit à me déposer le long de Saphir. Je sautai à bord, démarrai immédiatement le moteur et mis en avant pour stopper la dérive pendant qu’il essayait, à son tour, de rejoindre le bateau.

Il lui fallut encore plusieurs minutes.

Une fois tous les deux à bord, nous relevâmes le mouillage puis tournâmes quelque temps dans la zone en cherchant une solution plus fiable. Le courant était fort, le vent commençait à rentrer en rafales et la brise de terre compliquait sérieusement les choses.

Après une bonne demi-heure de négociations avec les éléments, nous finîmes par remouiller correctement et réussîmes en plus à récupérer une bouée qui nous offrait une sécurité supplémentaire.

Nous attendîmes encore quelques minutes.

Puis nous retournâmes à terre.

Cette fois, personne ne tourna vraiment le dos au bateau pendant le repas.

Petit à petit, nous apprenions à mouiller, à sonder, à regarder la nature du fond et à ne jamais considérer qu’un bateau était immobile simplement parce qu’il avait l’air de l’être.

Une autre leçon nous attendait quelques semaines plus tard, près de l’île d’Aix.

Nous avions rejoint la plage à la nage lorsqu’une jeune femme nous interpella depuis un petit bateau. Leur moteur démarrait, mais le bateau refusait obstinément d’avancer.

Je nageai jusqu’à eux et plongeai sous la coque.

Le diagnostic fut assez rapide : ils n’avaient plus d’hélice.

Elle était tout simplement tombée.

La jeune femme me tendit une hélice de rechange et commença alors une opération de mécanique sous-marine improvisée. Pendant une trentaine de minutes, je plongeai en apnée sous le bateau, remontai respirer, replongeai, essayai de comprendre comment remonter l’ensemble puis découvris progressivement qu’il manquait plusieurs pièces.

Je retournai chercher sur Saphir un boulon et un écrou qui me semblaient pouvoir convenir, revins à la nage, replongeai encore plusieurs fois…

Avant de comprendre qu’il manquait finalement une pièce essentielle et que toute l’opération était vouée à l’échec.

Nous n’avions pas réparé leur moteur.

Mais nous avions appris autre chose.

Bricoler quelques minutes sous un bateau dans une eau agréable était déjà pénible. Faire exactement la même chose au Groenland, dans une eau proche de 2 degrés, serait une tout autre affaire.

Il fallait donc prévoir autant que possible de ne pas avoir à le faire.

Toutes ces navigations nous faisaient progresser, mais certaines étaient particulièrement précieuses. Parmi les dizaines d’amis venus à bord, quelques-uns avaient déjà une véritable expérience de la voile.

Naviguer avec eux était parfois un petit choc.

Nous avions commencé à développer nos habitudes, nos réflexes et nos propres méthodes. Puis quelqu’un arrivait à bord et faisait la même manœuvre autrement. Plus simplement. Plus rapidement. Ou avec une précaution à laquelle nous n’avions jamais pensé.

Certaines de nos pratiques étaient bonnes.

D’autres beaucoup moins.

À chaque fois, nous enrichissions notre petite boîte à outils.

Et comme nous restions les skippers du bateau, la décision finale continuait à nous appartenir. Impossible de simplement suivre quelqu’un de plus expérimenté : il fallait écouter, comprendre, puis décider.

C’était précisément ce que nous cherchions.

La décision finale appartient au skipper : écouter, comprendre, puis décider.
04.01

Quitter les eaux faciles

À force de naviguer autour de Bordeaux, de La Rochelle et des îles charentaises, une limite commença cependant à apparaître.

Nous progressions, certes, mais dans des conditions généralement assez clémentes.

Or le Groenland n’allait probablement pas nous accueillir avec quinze nœuds de vent, du soleil et une terrasse à l’arrivée.

Il fallait durcir un peu l’entraînement.

Nous demandâmes donc une place au port de Cherbourg, qui constituait à la fois un excellent point de départ vers le nord et un formidable terrain de jeu pour se confronter à une navigation plus exigeante.

La place fut obtenue rapidement.

Fin septembre 2025, il fallut donc déplacer Saphir depuis Bordeaux.

L’équipage fut constitué en conséquence : Thomas, Étienne, Adrien, Émilien, Juliette et Hector.

Le convoyage commença sans nous tous.

Thomas, Émilien et Adrien quittèrent Bordeaux dans des conditions très mauvaises. Il leur fallut descendre la Garonne puis traverser l’estuaire de la Gironde avec un vent fort de face et un courant particulièrement puissant.

Les quarante-huit heures suivantes furent épuisantes.

Thomas et Adrien furent frappés par un mal de mer très violent. La fatigue s’accumula rapidement et Émilien fut bientôt le seul des trois à conserver suffisamment d’énergie pour cuisiner, assurer certaines manœuvres et maintenir un semblant d’organisation à bord.

Nous avions prévu de les retrouver deux jours plus tard aux Sables-d’Olonne.

Lorsque nous arrivâmes, nous découvrîmes trois hommes cernés, épuisés et dans un état assez éloigné de l’image romantique du navigateur au long cours.

Et, comme si cela ne suffisait pas, une erreur lors du remplissage du réservoir avait envoyé une bonne centaine de litres de gazole dans les fonds de cale.

Nos six premières heures ensemble aux Sables furent donc consacrées à une charmante activité collective : éponger du diesel.

Le genre de moment qui soude un équipage.

Ou qui lui fait sérieusement reconsidérer ses choix de vie.

Nous repartîmes ensuite vers le nord.

La suite du convoyage se passa beaucoup mieux et nous remontâmes tranquillement la côte jusqu’à Cherbourg, avec même quelques dauphins pour donner à l’ensemble une allure un peu plus conforme à ce que nous avions imaginé.

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04.02

Éprouver le bateau

Cherbourg changea réellement notre manière de naviguer.

La Manche est un terrain particulièrement formateur. Les courants y sont puissants, la mer peut devenir rapidement désordonnée et certains passages comme le raz Blanchard ou le cap de la Hague imposent de prendre les horaires de marée au sérieux.

Nous pouvions enfin confronter Saphir à des conditions plus proches de celles pour lesquelles il avait été construit.

Nous multipliâmes les sorties par vent fort.

Force 6.

Force 8.

Et même quelques incursions aux limites de la force 9.

C’était autant un test pour nous que pour le bateau.

Nous apprîmes à réduire réellement la toile, à naviguer avec trois ris, à utiliser la trinquette, à équilibrer le bateau quand les conditions devenaient sérieuses.

Et Saphir se comportait remarquablement bien.

Il restait raide, sain, prévisible.

Là où nous découvrions encore nos propres limites, le bateau semblait souvent parfaitement savoir ce qu’il faisait.

C’était rassurant.

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04.03

De marins d’eau douce à marins un peu moins d’eau douce

Pour boucler cet apprentissage, Hector suivit enfin une formation spécifiquement consacrée à la navigation polaire, auprès du même organisme qui l’avait déjà formé à la météo, à la survie en mer, à la mécanique et à l’électricité.

Cette fois, les formateurs étaient eux-mêmes navigateurs et explorateurs des mers du Nord.

Nous avions accumulé, au fil de la préparation, une quantité absurde de questions.

Comment naviguer au milieu des icebergs ?

Comment lire l’état de la glace ?

Quelles conditions pouvions-nous réellement rencontrer ?

Quelles règles s’appliquaient dans les eaux groenlandaises ?

Comment gérer la présence des ours ?

Que faire lorsqu’une carte marine donnait moins d’informations que notre propre sondeur ?

La formation permit de répondre à une grande partie de ces interrogations et, surtout, de transformer certaines peurs assez abstraites en problèmes beaucoup plus concrets.

À ce stade, nous n’étions toujours pas devenus des régatiers capables de gagner un dixième de nœud en observant la chute d’une voile.

Nous n’avions pas non plus les réflexes de marins ayant passé leur vie sur l’eau.

Mais nous avions navigué sur plusieurs bassins différents, géré des dizaines d’équipiers, connu des pannes, des erreurs de mouillage, des échouages légers, du gros temps, des courants forts, de longues navigations et suffisamment de situations absurdes pour commencer à nous sentir relativement à l’aise lorsque quelque chose ne se passait pas comme prévu.

Pour des marins d’eau douce partis de presque rien, ce n’était déjà pas si mal.

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05
Former l’équipage

Étape 4 · Former un équipage

Former l’équipage : illustration du récit
Les compétences comptent ; la manière de vivre, décider et rire ensemble compte au moins autant.

Avec un bateau de mieux en mieux préparé et quelques compétences supplémentaires dans notre besace, il restait à s’attaquer à ce qui serait probablement le plus important de toute l’expédition : former l’équipage.

Pas simplement réunir des gens capables de naviguer, grimper ou réparer un moteur. Il fallait trouver des personnes avec lesquelles nous aurions envie de partager plusieurs mois, beaucoup d’inconfort, quelques galères et, si tout se passait bien, une quantité raisonnable de situations absurdes. Des gens compétents, bien sûr, mais surtout curieux, enthousiastes et animés par la même envie furieuse d’aventure.

Nous pouvions au moins nous préparer avec des gens que nous connaissions réellement.
05.01

Le premier Adrien

La première rencontre eut lieu dans un endroit assez peu conventionnel pour recruter un équipier : le sauna d’une salle d’escalade.

Je discutais du projet groenlandais avec Zineb et ses cousines marocaines lorsqu’un inconnu, qui avait manifestement suivi une partie de la conversation, lança pour plaisanter :

— Pour un projet comme ça, je signe direct.

Dans un sauna, les conversations sont rarement confidentielles.

Je me retournai aussitôt.

— Ah oui ?

Il confirma.

— Eh bien viens, on en parle.

Quelques minutes plus tard, nous poursuivions la conversation dans les vestiaires, quasiment à nu dans tous les sens du terme. Il s’appelait Adrien, naviguait, bricolait, faisait de la montagne et semblait cocher un nombre assez satisfaisant de cases. Nous convînmes de nous revoir à Bordeaux pour faire connaissance autour de quelques chantiers sur le Saphir.

Adrien devint rapidement un habitué du bateau. Nous bricolions ensemble la journée et consacrions les soirées à des activités tout aussi essentielles à la préparation d’une expédition polaire : tester différentes bières et différents rhums sur le pont de Saphir.

Il participa même au convoyage du bateau jusqu’à Cherbourg.

Humainement, ça fonctionnait bien.

Mais une expédition se construit aussi avec les contraintes de la vie réelle. Des problèmes de santé et des questions financières finirent par rendre sa participation impossible.

Le premier Adrien ne partirait pas.

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05.02

Beaucoup de cafés, beaucoup de bières

Au départ, notre stratégie de recrutement reposait essentiellement sur le hasard.

Nous parlions du projet autour de nous, avec enthousiasme et probablement un peu trop souvent. Comme je travaillais à l’École de la montagne, les occasions de croiser des grimpeurs, alpinistes et autres amateurs de projets peu raisonnables étaient nombreuses.

Certaines personnes se montraient intéressées.

Nous les rencontrions.

Parfois autour d’un café.

Souvent autour d’une bière.

Parfois autour de plusieurs bières, ce qui permettait aussi d’obtenir une vision légèrement différente de leur personnalité.

Cette méthode avait cependant une faiblesse évidente : nous rencontrions beaucoup de montagnards, mais peu de marins.

Or il nous fallait aussi des navigateurs.

Nous décidâmes donc de publier une annonce sur la bourse aux équipiers. L’exercice nous obligea d’abord à formuler clairement ce que nous voulions faire. Puis les réponses commencèrent à arriver.

Une dizaine.

Puis plusieurs dizaines.

Puis près d’une centaine.

S’ensuivit une quantité assez indécente d’appels téléphoniques.

Cette avalanche de candidats eut un effet inattendu : elle nous obligea surtout à comprendre ce que nous recherchions vraiment.

Les compétences comptaient, évidemment. Savoir naviguer dans le gros temps, bricoler un moteur ou ouvrir une voie en montagne pouvait difficilement être considéré comme inutile.

Mais ce n’était pas le principal.

Nous ne cherchions pas des techniciens à embarquer pour remplir des cases.

Nous cherchions des compagnons d’aventure.

Des gens qui auraient envie de construire l’expédition avec nous, de vivre le voyage dans son ensemble, de supporter les moments creux comme les moments forts. Pas simplement de convoyer un bateau jusqu’au Grand Nord ou de débarquer au Groenland avec l’unique objectif d’ouvrir le nouveau big wall en 8b de la façade nord-est.

L’état d’esprit venait avant le CV.

Et cette idée allait guider toutes les rencontres suivantes.

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05.03

Le deuxième Adrien — et le bon

Le deuxième Adrien arriva par l’École de la montagne.

Nous échangeâmes longuement au téléphone et, au détour de la conversation, je lui parlai du Groenland. Son intérêt fut immédiat.

Après plusieurs tentatives ratées pour nous croiser à Annecy, nous finîmes par nous retrouver autour d’une fondue savoyarde, un midi de septembre à Chamonix.

Le courant passa immédiatement.

Adrien avait déjà l’expérience des expéditions dans des conditions extrêmes et, surtout, une capacité assez rare à poser directement les questions qui comptent.

Pour lui, une expédition n’était pas d’abord une destination, une montagne ou une performance.

C’était une équipe.

Les individualités.

La manière dont les gens fonctionnaient ensemble lorsque tout allait bien, et surtout lorsque tout allait mal.

Ce que nous irions exactement faire une fois arrivés au Groenland lui semblait presque secondaire.

Cette vision nous plaisait.

Il était curieux, extrêmement sociable, légèrement porté sur l’alcool et possédait une philosophie assez simple de l’engagement : pourquoi dire non lorsqu’on pouvait dire oui ?

La vie valait la peine d’être vécue.

Autant éviter de trop la regarder passer.

Adrien rejoignit l’équipe.

adri
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05.04

Vladimir

Parmi la centaine de réponses reçues via la bourse aux équipiers, un profil sortit rapidement du lot.

Laurens avait une soixantaine d’années et une expérience considérable.

Il naviguait depuis son enfance, avait possédé son propre bateau pendant longtemps et parcouru un nombre assez impressionnant de mers. Il avait aussi grimpé, fait de l’alpinisme et savait bricoler.

Sur le papier, il avait presque tout.

Mais assez vite, nous comprîmes ensemble que le projet n’était probablement plus adapté à lui physiquement.

Laurens eut la lucidité de le dire lui-même.

Puis il ajouta :

— Par contre, vous devriez parler à mon fils.

Son fils s’appelait Vladimir.

Fin de la vingtaine.

Marin.

Plusieurs années de navigation dans les mers du Nord.

Cordiste.

Pompier.

Grimpeur.

Alpiniste.

Sportif.

À la lecture du CV, une seule conclusion semblait raisonnable : quelque chose devait forcément clocher.

Peut-être mangeait-il des enfants.

Il allait falloir vérifier.

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05.05

Simon

Simon arriva lors d’une semaine d’entraînement hivernal en montagne, organisée selon notre méthode habituelle : squatter, avec relativement peu de honte, les maisons et appartements de nos amis dans les Alpes.

Nous avions prévu avec Adrien et Thomas une grande voie en cascade de glace afin de rencontrer deux alpinistes intéressés par le projet dans un contexte un peu plus révélateur qu’un café parisien.

Simon et Guillaume formeraient une cordée.

Nous, l’autre.

La marche d’approche donna immédiatement le ton. Il fallut brasser dans une neige profonde, glisser régulièrement dans des pentes raides et transpirer suffisamment pour que les premières barrières sociales disparaissent assez vite.

La cascade se déroula sans problème.

Aux relais, les discussions furent longues. Suspendus dans le froid, nous échangeâmes des anecdotes, des histoires de montagne, des morceaux de vie.

La journée se termina comme beaucoup de bonnes journées en montagne : autour d’une bière à La Cordée, à Saint-Christophe-en-Oisans.

Simon nous plut immédiatement.

Il était sincère, empathique et profondément attaché à l’esprit de cordée. Il avait déjà connu des expéditions engagées et possédait cette conviction très forte que le groupe devait passer avant les ambitions individuelles.

Parfois même un peu trop.

Mais surtout, Simon possédait une qualité difficile à faire tenir sur un CV.

Une forme d’insouciance intacte. Celle qui lui permettait d’accueillir les événements avec enthousiasme et candeur, mais aussi de les provoquer, simplement parce qu’il avait cette envie presque irrépressible de fabriquer des souvenirs ensemble.

C’est le genre de personne qui grimpera sur un iceberg parce qu’il est là. Qui éclatera de rire en se faisant balayer par une gerbe de houle en pleine tempête. Qui passera des heures à cuisiner des crabes beaucoup trop petits pour être raisonnablement comestibles.

Ou qui achètera des Nerf Guns simplement pour rendre les longues navigations un peu plus absurdes et donc beaucoup plus mémorables.

Cette capacité à transformer les moments ordinaires en aventures, et les galères en souvenirs, valait à nos yeux un nombre considérable de compétences techniques.

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05.06

Gaëtan

Gaëtan était un ami proche de Vladimir.

Le mot robuste le décrivait assez mal.

Chacun de ses doigts semblait capable de battre un adulte normalement constitué au bras de fer.

Nous le rencontrâmes pourtant dans ce qui était probablement son anti-élément naturel : la neige et le froid.

Gaëtan venait de Toulon. Un homme du Sud pour qui le pull semblait être avant tout un objet théorique, aperçu parfois dans les vitrines des magasins.

La tonsure, elle, paraissait avoir été choisie principalement pour améliorer le refroidissement lors des chaudes journées méditerranéennes.

Pour faire connaissance, nous l’emmenâmes skier. En pente raide.

Avec une seule véritable expérience de ski de randonnée, datant de deux ans plus tôt.

Et une technique de conversion encore très approximative.

Il arriva avec une paire de skis qui semblait appartenir à une autre époque et partit droit dans le pentu avec une confiance admirable.

Les chutes furent nombreuses.

Les conversions difficiles.

Et, au bout d’un moment, même son mental finit par montrer quelques signes de faiblesse.

Le lendemain matin, pourtant, il était à nouveau prêt à repartir avec nous.

Ses jambes, beaucoup moins.

Cette journée résumait assez bien le personnage. Chez Gaëtan, l’engagement semblait fonctionner comme l’avoine chez un cheval : il en fallait régulièrement.

En escalade, il appréciait d’avoir une corde, principalement pour se donner bonne conscience. Poser des protections, en revanche, lui paraissait relever d’un art obscur et légèrement chronophage.

Après tout, la vie était courte. Pourquoi perdre du temps à coincer un câblé ?

Mais derrière cette approche légèrement cavalière de la montagne, Gaëtan était surtout quelqu’un de droit, patient et profondément respectueux.

Et dans un équipage où certains avaient tendance à s’enthousiasmer très vite pour des idées objectivement discutables, son tempérament plus calme apportait quelque chose d’essentiel.

Un peu d’équilibre.

Car à mesure que l’équipe se formait, nous comprenions que nous ne cherchions pas six versions de la même personne.

Il nous fallait au contraire des tempéraments différents.

Des gens capables de pousser lorsqu’il fallait avancer.

Et d’autres capables de demander, de temps en temps :

— Est-ce qu’on est vraiment obligés de faire cette connerie ?

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06
Progresser en montagne

Étape 5 · Progresser en alpinisme

Progresser en montagne : illustration du récit
Préparer l’autonomie en montagne en multipliant les terrains, les encordements et les sorties d’équipe.

Au Groenland, l’alpinisme se pratique dans une forme assez radicale de simplicité. Pas de refuges, pas de porteurs, pas de chalets, pas de restaurants d’altitude, pas de sentiers balisés, pas de topos précis et, surtout, pas de PGHM prêt à décoller au premier problème. Là-bas, la logique ressemble davantage à ceci : choisis où tu veux aller, puis débrouille-toi pour y aller… et pour en revenir.

Évidemment, cela oblige à adapter l’ambition des courses. Mais même sur des itinéraires techniquement raisonnables, l’exigence reste énorme : il faut être autonome sur tout. L’itinérance, les bivouacs, la nourriture, l’eau, le froid, l’orientation, la météo, la gestion de la fatigue, les décisions de demi-tour. Et il faut, bien sûr, maîtriser l’ensemble des techniques de progression en terrain varié : neige, glace, rocher, mixte.

L’enjeu n’était donc pas seulement de savoir grimper. Il fallait être capables de mener une cordée, de lire une situation, d’anticiper les risques, de sentir quand il était raisonnable d’avancer et quand il fallait abandonner.

Au Groenland, une petite erreur peut prendre une tout autre dimension. Une entorse, un gant perdu, une corde endommagée ou un mauvais choix d’itinéraire peuvent être gérables dans les Alpes et devenir très sérieux lorsqu’il faut encore marcher deux jours avant de retrouver le bateau.

Autrement dit : il valait mieux faire nos bêtises en France.

Le plus possible, même.

Mais dans un environnement où une erreur restait encore rattrapable.

Avec beaucoup de guillemets, évidemment : la montagne française n’est pas exactement une salle de jeu aseptisée.

Notre objectif était donc simple : acquérir collectivement assez d’expérience pour être capables de nous déplacer, décider et réagir ensemble, sans dépendre d’une seule personne.

Sur le papier, l’équipe partait plutôt bien. Nous avions un médecin, un pompier, un sanglier, un ancien militaire spécialisé dans la communication et le secours, ainsi qu’un guide de haute montagne. Tout le monde était sportif et relativement à l’aise en montagne.

Ce qu’il nous manquait surtout, c’était de fonctionner ensemble.

Il fallait apprendre à former des cordées, découvrir les habitudes de chacun, comprendre qui prenait quelles décisions, identifier nos lacunes et voir comment nous réagissions à la fatigue, au froid, à la peur ou à l’échec.

Nous nous sommes donc mis à multiplier les sorties.

Chamonix, Grenoble, Briançon, le Vercors, Anot, les Écrins, l’Oisans.

Des cordées de deux ou trois.

Des arêtes, des grandes voies, de la cascade de glace, des goulottes mixtes, du ski-alpinisme, des bivouacs, de l’itinérance.

Un peu de tout, avec beaucoup de matériel différent et dans autant de conditions que possible.

La raison était assez simple : nous n’avions pas une idée parfaitement claire de ce que le Groenland allait réellement nous offrir.

Alors autant apprendre à tout faire.

Pour les ours polaires, en revanche, l’entraînement restait encore à inventer.
06.01

Chamonix, version groenlandaise

La première semaine d’entraînement commença à Chamonix dans un style assez éloigné de l’image habituelle de la vallée.

Thomas et moi débarquâmes avec une tente de bivouac que nous installâmes sur un petit parking, non loin du téléphérique de la Flégère.

Le téléphérique, justement, nous décidâmes de ne pas le prendre.

Pourquoi monter tranquillement lorsque l’on peut faire 1 500 mètres d’approche à pied avec de grosses chaussures ?

Nous étions venus nous préparer au Groenland, pas participer à la grande tradition chamoniarde du chalet confortable, de la remontée mécanique et du café d’altitude.

Nous ferions donc du Chamonix à la groenlandaise.

Enfin… pendant un moment.

Parce que quelques jours plus tard, l’appel du téléphérique de l’Aiguille du Midi finit par devenir difficile à ignorer. Et celui du chalet de Noé aux Houches également.

Nous cédâmes.

Il faut savoir rester souple dans ses principes.

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06.02

Grenoble, le Vercors et quelques buts

La deuxième semaine se déroula autour de Grenoble, entre le Vercors, les Écrins et l’Oisans.

Nous allâmes chercher un peu de tout.

Des goulottes mixtes.

De la cascade de glace.

Du dry-tooling sous la neige.

Et quelques beaux buts.

Dans le Vercors, le vent était suffisamment violent pour nous convaincre de renoncer à certaines sorties. Ce fut finalement un excellent entraînement.

Parce qu’apprendre à faire demi-tour faisait précisément partie du programme.

Nous commencions aussi à mieux comprendre les réactions des uns et des autres.

Qui avait tendance à pousser.

Qui devenait prudent.

Qui continuait à plaisanter lorsqu’il faisait froid.

Qui avait besoin de manger immédiatement sous peine de devenir inutilisable.

Qui gardait de l’énergie pour le retour.

Ce genre d’informations qui ne figure sur aucun CV mais devient essentiel lorsque plusieurs personnes doivent fonctionner ensemble pendant des semaines.

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06.03

Briançon : enfin presque toute l’équipe

La troisième semaine fut probablement la plus proche de ce que nous cherchions.

Elle se déroula à Briançon, chez Simon, qui nous accueillit chez lui.

Pour la première fois, l’équipe était presque au complet.

Nous pouvions enfin faire de la montagne ensemble sur plusieurs jours, enchaîner les sorties, accumuler de la fatigue et voir ce qui se passait lorsque l’enthousiasme du premier matin commençait à disparaître.

Et c’est là que l’entraînement prit une autre dimension.

Bien sûr, nous continuions à progresser techniquement.

Mais nous apprenions surtout à nous connaître.

À reconnaître la fatigue chez les autres.

À savoir quand quelqu’un avait encore de la marge ou commençait réellement à tirer sur la corde.

À respecter des rythmes différents.

À accepter qu’une envie personnelle ne soit pas toujours celle du groupe.

À comprendre comment prendre une décision collective sans transformer chaque choix d’itinéraire en conseil d’administration.

Et surtout, nous découvrions que nous avions envie d’être ensemble.

Ce qui, au fond, était probablement la compétence la plus importante à acquérir avant de partir plusieurs mois sur un bateau puis dans les montagnes groenlandaises.

Car nous ne pouvions pas savoir exactement quelles conditions nous attendraient là-bas.

Nous ne pouvions pas prévoir toutes les pannes, toutes les tempêtes, toutes les difficultés ou toutes les erreurs.

Mais nous pouvions au moins nous préparer à les affronter avec des gens que nous connaissions réellement.

Et avec lesquels nous savions rire lorsque tout devenait un peu trop compliqué.

Pour les ours polaires, en revanche, l’entraînement restait encore à inventer.

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07
La logistique

Étape 6 · Préparer la logistique

La logistique : illustration du récit
Faim, soif, froid, montagne, communications, secours et formalités : tout ce qu’il faut penser avant de larguer les amarres.

Préparer la logistique de quatre mois de voyage en voilier, avec la possibilité de devoir tenir un mois, voire un mois et demi, en autonomie complète, c’est un gros morceau.

Mais un morceau délicieux.

Parce que la logistique d’une expédition, au fond, consiste à se poser une question assez simple : de quoi avons-nous besoin pour survivre correctement, longtemps, loin de tout ?

Il faut penser à la faim, à la soif, au froid, à la fatigue, à l’ennui, à la sécurité, aux déplacements, aux pannes, aux imprévus.

Et au fromage.

Surtout au fromage.

La logistique d’une expédition consiste à se demander de quoi nous avons besoin pour survivre correctement, longtemps, loin de tout.
07.01

La faim

C’est probablement la partie la plus agréable de toute la logistique. Et aussi l’une des plus compliquées.

Il faut nourrir six personnes pendant quatre mois, éviter le scorbut, limiter le superflu, tenir compte du volume disponible à bord et prévoir ce que quelqu’un acceptera réellement d’avaler pendant un quart de nuit au près, sous quarante nœuds de vent, avec le bateau couché à quarante degrés.

Autrement dit, il ne suffit pas de faire une grande liste de courses.

Il faut penser en calories, en menus, en poids, en volumes, en durée de conservation. Il faut distinguer les repas en mer des repas à terre, prévoir les journées où tout le monde aura envie de cuisiner et celles où ouvrir une boîte semblera déjà représenter un effort considérable.

Il faut connaître les obsessions alimentaires de chacun, préserver quelques plaisirs et accepter qu’un bon repas puisse devenir un événement majeur après plusieurs jours de navigation.

Nous avons donc fini par diviser le problème en trois grandes catégories.

Manger sans cuisiner

La première répond à une situation simple : parfois, personne ne voudra cuisiner.

Par gros temps, avec le mal de mer ou au milieu de la nuit, le concept même de couper un oignon peut devenir offensant.

Il faut donc des aliments qu’on puisse attraper, manger et digérer facilement : soupes, tartinables, biscuits, fruits secs, barres, cochonneries sucrées, choses salées, boissons chaudes.

Le principe est fondamental : ne jamais laisser l’estomac complètement vide.

Parce qu’un ventre vide appelle le mal de mer.

Et le mal de mer appelle généralement des décisions alimentaires encore plus mauvaises.

Donc : manger.

Toujours.

Même un peu.

Bien manger

La deuxième catégorie était nettement plus ambitieuse.

Parce que quatre mois à manger des soupes en sachet et des biscuits auraient probablement transformé l’expédition en expérience psychiatrique.

Il fallait continuer à cuisiner.

Bien.

Varier les plats, conserver un minimum d’équilibre alimentaire et surtout garder l’envie de passer du temps aux fourneaux.

Nous avions heureusement un équipage de gourmands, accompagné d’un coq auto-proclamé : Simon.

À ce moment-là, nous ignorions encore jusqu’où cette fonction allait nous mener.

Nous n’imaginions pas encore les tenders préparés sous gros temps, les pad thaïs, les roulés à la cannelle, les montagnes de crêpes, les pancakes, les chilis, les dhals, les focaccias, les gâteaux aux amandes ou au chocolat, les mousses diverses et les expérimentations à base de bœuf musqué.

Nous pensions simplement qu’il faudrait réussir à manger correctement.

En réalité, ces mois allaient probablement devenir parmi les plus riches culinairement de nos vies.

Avec une règle tacite assez simple : faire beaucoup, faire varié, et réussir parfois à faire très bien avec pas grand-chose.

Manger en expédition

Puis il y avait la montagne.

Là, les règles changeaient complètement.

Sur le bateau, quelques kilos supplémentaires sont désagréables.

Dans un sac à dos, ils deviennent une insulte personnelle.

Il nous fallait donc des repas légers, très caloriques, faciles à transporter et surtout suffisamment simples à préparer dans le froid, avec peu d’eau et le minimum de combustible.

Vladimir décida alors d’acheter une déshydrateuse et de préparer lui-même une centaine de repas.

Une entreprise admirable.

À un détail près : une proportion inquiétante de ses recettes reposait sur les haricots et les lentilles.

Probablement dans une tentative plus ou moins consciente de tester les limites digestives de l’ensemble de l’équipage.

Simon, de son côté, trouva un excellent plan pour récupérer à bas coût des rations de survie et nous en fit largement profiter.

Petit à petit, les caisses se remplirent.

Des plats rapides pour les tempêtes.

Des bons repas pour les journées calmes.

Des repas déshydratés pour la montagne.

Des réserves de sucre.

Du café.

Des plaisirs inutiles mais indispensables.

Et, bien sûr, du fromage. Parce qu’on peut accepter beaucoup de choses au nom de l’expédition. Mais il faut savoir poser des limites.

La phrase précédente a été écrite sous contrainte.

Nous commandâmes également en amont près de 400 barres énergétiques, auxquelles vinrent s’ajouter des quantités franchement déraisonnables de noix de cajou, amandes, cacahuètes et autres fruits à coque. Bref, de quoi nourrir six hommes pendant plusieurs mois — ou un écureuil particulièrement ambitieux pendant toute une vie.

Puis vint la grande course de ravitaillement : cinq caddies remplis jusqu’à la gueule, un ticket de caisse long comme une corde de 60 mètres, et le camion de Vladimir chargé à tel point qu’on commença sérieusement à s’interroger sur son tirant d’eau.

Enfin, pour cuire tout ça sur un bateau, il faut du gaz. Il nous fallait donc réorganiser l'espace gaz pour le rendre plus sécurisé, d'une part, et pour augmenter ses réserves.

bouffe
07.02

La soif

La question de l’eau est absolument cruciale en expédition. Fort heureusement, nous avions choisi comme destination un territoire composé en grande partie de glace. Sur le papier, nous étions donc plutôt bien placés.

À bord, il faudrait tout de même gérer sérieusement nos réserves pendant les longues navigations : éviter de gaspiller, limiter les consommations inutiles et, surtout, considérer assez rapidement que la douche relevait davantage du luxe bourgeois que du besoin vital. Entre sentir bon et rester hydratés, nous avions collectivement choisi de rester en vie.

À terre, le problème semblait encore plus simple. Tous les retours que nous avions obtenus concordaient : entre torrents, rivières, neige et glace, reconstituer nos réserves ne devrait pas être très compliqué.

Pour une fois dans la préparation de cette expédition, nous identifiâmes donc un sujet potentiellement vital et décidâmes, avec une étonnante sérénité, de ne pas trop nous en préoccuper.

07.03

Le froid

Le froid constituait l’une des grandes inconnues de l’expédition.

Nous partions en été, certes, mais tout de même au-delà du cercle polaire arctique. Nous avons donc fait ce que toute équipe sérieuse aurait fait : demander leur avis à des navigateurs, des explorateurs et des alpinistes expérimentés. Le résultat fut limpide : personne n’était d’accord.

Certains nous annonçaient un été presque doux. D’autres nous promettaient un froid à faire regretter immédiatement notre projet. Sur la calotte, les prévisions pouvaient descendre à –10, voire –20 °C, avec la possibilité de vents catabatiques d’une violence assez peu compatible avec une agréable soirée sous la tente. À l’inverse, d’autres témoignages nous expliquaient que, par beau temps et sans vent dans le Scoresbysund, le tee-shirt pouvait parfaitement être de mise.

En résumé, il pouvait faire chaud, froid, très froid, ou étonnamment chaud. Nous étions bien avancés.

Et le problème ne concernait pas seulement le Groenland. Nous quittions Cherbourg début juin pour plusieurs semaines de navigation à travers l’Atlantique Nord, avec tout ce que cela pouvait impliquer de vent, de pluie, d’humidité et de températures variables. Il fallait donc être capables d’affronter à peu près toutes les situations, du grand froid au petit chaud.

Avec une contrainte de taille : la place à bord était chère. Impossible d’embarquer l’intégralité de nos garde-robes et de décider une fois sur place si nous étions plutôt d’humeur polaire ou estivale.

Chacun géra donc cette incertitude selon sa propre sensibilité et, surtout, selon son niveau personnel d’angoisse à l’idée d’avoir trop chaud ou trop froid.

Nos mères participèrent activement à cette réflexion. Elles semblaient d’ailleurs, dans l’ensemble, nettement plus préoccupées que nous par la perspective de nous voir mourir congelés quelque part sur la côte est du Groenland.

Pour les expéditions à terre, nous décidâmes d’investir dans une véritable tente d’expédition, capable d’encaisser des vents violents et des températures largement négatives. Plusieurs membres possédaient également de petites tentes légères, beaucoup plus pratiques pour les bivouacs rapides dans des endroits relativement protégés.

Quelques-uns achetèrent aussi des bivys : sortes de sursacs permettant de passer une nuit dehors avec une protection minimale lorsque transporter une tente n’était pas envisageable. Certains renouvelèrent enfin leur matériel de couchage, avec des sacs de couchage plus chauds et surtout des matelas beaucoup plus isolants.

Nous avions déjà une certaine habitude des bivouacs froids, humides et généralement assez peu confortables. Il ne fut donc finalement pas nécessaire de renouveler énormément de matériel individuel.

Je ne m’attarderai pas ici sur un détail : à quel point nous nous trompions sur la météo qui nous attendait réellement, aussi bien pendant la traversée qu’au Groenland.

Il y avait néanmoins parmi nous un homme qui prenait cette question beaucoup plus au sérieux : Vladimir.

Grâce à son expérience des mers norvégiennes, il avait une vision assez précise de ce que signifiait passer plusieurs heures dehors, immobile, de nuit, sous la pluie et dans le vent.

Mais Vladimir était aussi marseillais.

Le froid représentait donc pour lui une sorte de concept abstrait et terrifiant, quelque chose dont il avait entendu parler dans les livres et parfois aux informations, mais qu’il ne souhaitait en aucun cas expérimenter personnellement.

Pour lui, le Groenland se ferait protégé du froid ou ne se ferait pas.

Après une semaine de navigation hivernale à Cherbourg, il proposa donc un projet qui allait considérablement améliorer notre confort : construire une véritable capote autour du cockpit afin de pouvoir barrer, naviguer et prendre nos quarts relativement au sec et surtout à l’abri du vent.

Dit comme cela, le projet pouvait sembler simple.

Il ne l’était absolument pas.

Il fallait construire une structure métallique entourant tout le cockpit, suffisamment solide pour encaisser les rafales de l’Atlantique Nord, sans gêner la visibilité, la barre, les écoutes ni les différentes manœuvres du bateau.

Puis il fallait recouvrir cette structure de plusieurs dizaines de mètres carrés de toile et de panneaux transparents, le tout découpé et cousu quasiment au centimètre près.

Pour mener cette entreprise, Vladimir constitua donc une équipe de choc : sa mère, une amie de sa mère couturière de haute volée, et Gaétan, son fidèle compagnon, toujours étonnamment disposé à le suivre dans ses projets les plus obscurs.

La structure métallique fut conçue, les patrons dessinés, les morceaux découpés et cousus.

Petit à petit apparut autour du cockpit ce qui allait devenir l’un des équipements les plus appréciés de toute l’expédition : notre forteresse contre le vent, la pluie et le froid.

07.04

L’alpinisme et la varappe

Préparer une expédition d’alpinisme et d’escalade ressemble finalement beaucoup à préparer une course en montagne, à un léger détail près : on ne sait pas vraiment ce que l’on va rencontrer.

Et dans notre cas, l’éventail des possibles était particulièrement large.

Allions-nous devoir traverser d’immenses glaciers crevassés ? Remonter des lignes de mixte perdues au fond d’un fjord ? Grimper des cascades de glace ? Suivre de longues arêtes effilées ? Ou tomber sur ces grandes faces granitiques parfaites que nous imaginions depuis des mois ?

Le rocher serait-il solide ou faudrait-il grimper avec la délicatesse d’un démineur ?

Les fissures accepteraient-elles nos coinceurs ?

Faudrait-il pitonner ?

Ou, à l’inverse, trouverions-nous des dalles tellement compactes qu’il faudrait sortir le perfo pour pouvoir redescendre ?

Et ce n’était que pour la grimpe.

Il restait encore la neige.

Allions-nous brasser jusqu’aux genoux pendant des heures ou simplement traverser des pierriers secs ?

Ferait-il 10 °C à 1 000 mètres ou –10 °C ?

Quelles chaussures prendre ? Les grosses hivernales, capables d’affronter le froid mais agréables comme des chaussures de ski pour marcher vingt kilomètres ? Ou les estivales, beaucoup plus légères, avec le risque de découvrir sur place que nous avions fait preuve d’un optimisme climatique regrettable ?

Combien de piolets ?

Lesquels ?

Combien de broches ?

Et puisqu’évidemment rien ne serait équipé, il fallait aussi penser à tout ce que nous devrions potentiellement abandonner derrière nous pour pouvoir redescendre.

Pitons.

Cordelettes.

Maillons rapides.

Spits.

De quoi construire des relais ou équiper des rappels si la montagne refusait obstinément de nous offrir un becquet bien pointu.

Mais en quelle quantité ?

Vingt pitons ?

Cinquante ?

Cent ?

À partir de combien de mousquetons rapides cesse-t-on d’être un alpiniste prévoyant pour devenir un magasin d’accastillage vertical ?

Même problème pour le matériel de fissure.

Combien de jeux de friends ?

Quelles tailles ?

Fallait-il embarquer de très gros coinceurs pour d’hypothétiques fissures groenlandaises suffisamment larges pour engloutir un corps entier ?

Et si oui, fallait-il vraiment acheter plusieurs centaines d’euros de matériel uniquement parce qu’une photo floue prise vingt ans auparavant nous laissait penser que peut-être, quelque part, il y aurait une fissure large ?

Puis venait la grande question des parois longues.

Fallait-il embarquer un portaledge ?

Imaginer plusieurs jours suspendus dans une face ?

Ou considérer que nous trouverions toujours une vire, un replat, un morceau de glacier ou quelque chose d’à peu près horizontal sur lequel passer la nuit ?

À force de réfléchir à toutes ces hypothèses, une doctrine commença progressivement à s’imposer.

L'élégance.

prendre un peu de tout.

Nous décidâmes néanmoins de limiter les achats. Chacun possédait déjà beaucoup de matériel personnel et, plutôt que de créer six équipements identiques, nous mîmes quasiment tout en commun.

Friends, câblés, dégaines, sangles, broches à glace, matériel de relais et de mouflage : les réserves individuelles se transformèrent progressivement en arsenal collectif.

Nous constituâmes autant de kits de sécurité glaciaire que nécessaire pour pouvoir former plusieurs cordées autonomes.

Nous embarquâmes six piolets, dont deux piolets tractions pour les éventuels terrains raides.

Une paire de crampons par personne.

Des chaussures pour chacun : certains choisirent de partir lourdement armés avec des modèles hivernaux, d’autres firent le pari de chaussures estivales.

Pour une fois, les optimistes eurent raison : ce furent finalement les estivales qui servirent le plus.

À cela s’ajoutèrent les baudriers et le matériel personnel de chacun, trois jeux de cordes à double, deux cordes simples pour l’escalade et une Rad Line légère destinée notamment aux rappels.

Puis des pitons.

Des cordelettes.

Des maillons.

Du matériel à laisser sur place si nécessaire.

Et encore quelques objets dont nous n’étions pas certains d’avoir besoin, mais dont l’absence, le jour où ils deviendraient indispensables, nous aurait probablement fait regretter très fort de les avoir laissés en France.

Nous ne fîmes malheureusement jamais la grande photo traditionnelle du départ, avec tout le matériel parfaitement étalé sur le ponton devant six alpinistes souriants.

Nous prenions réellement conscience de la quantité embarquée à chaque départ terrestre : il fallait sortir les sacs, choisir les cordes, sélectionner les friends, répartir les broches, les crampons, les piolets, le matériel de bivouac, puis refermer péniblement des sacs qui semblaient toujours contenir davantage que leur volume théorique ne l’autorisait.

Parce que nous ne savions pas exactement ce que nous allions grimper.

Et puisque nous avions traversé une partie de l’Atlantique pour aller découvrir des montagnes presque inconnues, il aurait été assez dommage d’arriver devant la ligne parfaite et de devoir renoncer parce que le friend qu’il fallait était resté bien au chaud dans un placard en France.

07.05

La navigation et la météo

Au XIXe siècle, pour savoir quel temps attendait un navire, il fallait observer le ciel, regarder la mer, connaître les signes annonciateurs d’un changement de temps et, probablement, adresser quelques prières à Poséidon.

Au XXIe siècle, les méthodes ont heureusement un peu évolué.

La lecture du ciel et de la mer reste évidemment essentielle, mais elle s’accompagne désormais de modèles météorologiques, de fichiers GRIB, d’images satellites et de moyens de communication permettant de recevoir des prévisions jusque dans les endroits les plus reculés de la planète.

En montagne, la logique est assez proche. Sur certaines grandes expéditions, notamment en Himalaya, les équipes font appel à un routeur météo : quelqu’un capable d’analyser les différents modèles et surtout de traduire une prévision générale en conséquences concrètes sur une montagne donnée.

Nous aurions parfaitement pu faire la même chose.

Mais cela ne correspondait pas vraiment à notre manière d’envisager cette expédition.

Nous préférions apprendre plutôt que déléguer.

Nous avons donc acheté plusieurs ouvrages de météorologie marine et de montagne, étudié les modèles et essayé de progresser suffisamment pour prendre nous-mêmes nos décisions.

Nous disposerions également de moyens de communication permettant de recevoir quotidiennement des données météo relativement précises, aussi bien à bord qu’au cours de nos expéditions à terre.

L’objectif n’était évidemment pas de devenir météorologues en quelques mois.

Simplement d’être suffisamment compétents pour savoir quand partir.

Et, surtout, quand ne pas partir.

07.06

La logistique à terre

Une fois au Groenland, un autre problème se posait : le bateau ne pouvait jamais être abandonné.

Anorak 2 était notre maison, notre moyen de transport, notre réserve de nourriture, notre moyen de communication et, accessoirement, notre seule façon de rentrer en Europe.

À chaque expédition terrestre, il faudrait donc séparer l’équipage : une ou plusieurs équipes partiraient en montagne tandis qu’une autre resterait à bord pour assurer la sécurité du voilier et la logistique.

Les déposes et récupérations se feraient principalement en annexe, notre petit bateau permettant de faire la navette entre Anorak 2 et la côte.

Sur le papier, tout cela était assez simple.

Dans la réalité, quelques questions apparaissaient rapidement.

Que faire si la mer devenait trop forte pour permettre à l’annexe d’aller récupérer une équipe ?

Combien de temps cette équipe devait-elle être capable de tenir seule ?

Comment communiquer avec le bateau depuis une vallée ou une montagne isolée ?

Et surtout, que faire si quelque chose se passait mal ?

À cela venait s’ajouter une petite particularité locale : l’ours polaire, l’un des rares animaux de la planète susceptible de considérer un être humain non pas comme une menace, mais comme un casse-croûte.

Nous avons donc défini plusieurs principes.

D’abord, chaque équipe terrestre emporterait un Garmin inReach, permettant d’échanger des messages par satellite depuis pratiquement n’importe où. Un protocole simple serait mis en place : message au départ, à l’arrivée au bivouac, lors des changements importants de programme et évidemment en cas de problème.

L’inReach permettrait également aux équipes de recevoir des prévisions météo pendant leurs expéditions.

Deuxième principe : prévoir l’éventualité où une équipe ne pourrait pas être récupérée à l’heure prévue.

Nous préparerions donc une touque de sécurité, résistante et conçue pour ne pas pouvoir être facilement ouverte par un ours, déposée à terre avec de quoi permettre à une équipe de tenir au minimum 48 heures supplémentaires.

Elle contiendrait notamment :

  • des couvertures de survie ;
  • de la nourriture ;
  • de l’eau ;
  • de quoi cuisiner ;
  • des cartouches ;
  • des fusées de détresse ;
  • et différents équipements permettant de patienter quelques jours si la météo décidait de modifier notre programme.

Enfin venait le sujet le plus délicat : les ours polaires.

Nous avions prévu plusieurs niveaux de protection : des fusils, afin que plusieurs équipes puissent être autonomes simultanément ; des systèmes d’alarme périmétrique capables de déclencher une forte détonation si un animal franchissait le périmètre du camp ; ainsi que différents moyens de dissuasion pour tenter d’éloigner un ours avant d’avoir à employer une solution plus radicale.

L’objectif était évidemment simple : ne jamais avoir à utiliser les fusils autrement qu’en ultime recours.

Mais bon, avoir des fusils, c'était une chose. Savoir les utiliser, c'en était une autre. Heureusement, Simon et Vladimir avaient déjà de l'expérience dans le domaine, et ils nous préparaient une petite formation que nous ferions dans le territoire Groenlandais.

07.07

Communiquer avec les proches et les secours

Une expédition ne se vit jamais uniquement avec ceux qui y participent.

Derrière chacun de nous restaient des amis, des familles, des amours et des proches qui avaient accepté, avec des degrés d’enthousiasme assez variables, de nous voir partir plusieurs mois vers le Groenland.

Nous n’avions aucune envie de disparaître totalement pendant toute cette période.

Le temps où l’on partait vers le Grand Nord avant de donner signe de vie six mois plus tard par une lettre arrivée miraculeusement à destination avait un certain romantisme.

Surtout pour ceux qui partaient. Beaucoup moins pour ceux qui restaient.

Mais la communication n’était pas seulement une question de confort.

Il fallait aussi penser à ce qui se passerait si les choses tournaient mal.

Nous devions pouvoir contacter les secours depuis la mer comme depuis la terre, transmettre notre position, demander de l’aide et recevoir des informations extérieures.

Nous avons donc étudié les différentes solutions disponibles : communications satellites, balises, téléphones, inReach et autres systèmes permettant de conserver un lien avec le reste du monde.

Et nous avons rapidement constaté quelque chose d’assez déroutant : en 2026, il était presque plus simple d’avoir Internet au milieu de l’Atlantique ou dans un fjord groenlandais que de capter correctement la 4G dans certains coins de France.

Nous avons donc fini par faire un choix qui nous enthousiasmait autant qu’il nous désolait : embarquer Starlink.

Grâce à lui, nous pourrions disposer d’une connexion Internet pendant une grande partie du voyage, recevoir facilement les fichiers météo, communiquer avec nos proches et contacter les différents services compétents en cas de problème.

Il y avait quelque chose d’un peu contradictoire dans cette décision.

Nous partions chercher l’isolement, l’aventure et certaines des régions les plus sauvages de la planète…

…tout en emportant avec nous une petite antenne capable de nous donner accès à WhatsApp, aux mails, aux actualités et probablement à des vidéos de chats depuis le fond du Scoresbysund.

Une partie de nous trouvait cela presque dommage.

L’autre partie savait parfaitement que nos familles seraient beaucoup plus heureuses ainsi.

Et, accessoirement, que nous aussi.

07.08

Les premiers, deuxièmes… et troisièmes secours

Quand on part en montagne en France, ou pour une navigation côtière, il est indispensable de connaître les gestes de premiers secours.

Quand on part en hauturier, que la côte disparaît, que les autres bateaux se font rares et que l’hôpital le plus proche se trouve à plusieurs jours de navigation, les premiers secours commencent à montrer leurs limites. On entre alors dans ce que nous avons décidé d’appeler les deuxièmes secours.

Et quand on débarque au fond d’un fjord groenlandais après deux jours de navigation entre les icebergs, avant de s’engouffrer pendant quatre jours dans une vallée glaciaire où absolument personne ne viendra vous chercher rapidement…

Là, il faut commencer à réfléchir aux troisièmes secours.

Ces concepts n’existent évidemment dans aucun manuel médical. Mais ils résumaient assez bien notre problème : plus nous nous éloignions de la civilisation, moins il suffisait de savoir stabiliser un blessé en attendant les secours. Il fallait potentiellement être capables de le maintenir en état pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours, avant qu’une évacuation ne devienne possible.

Une véritable task force médicale se constitua donc sous le leadership de Thomas, médecin urgentiste ayant déjà exercé quelques mois dans les îles australes.

Dans notre esprit, cette expérience lui conférait immédiatement plusieurs spécialités supplémentaires : médecin de bord, infirmier, aide-soignant, dentiste, pharmacien, préparateur médical et, si les circonstances l’exigeaient, probablement vétérinaire spécialisé dans l’éléphant de mer.

Sous sa direction, le groupe constitua une pharmacie de bord assez sérieuse, pensée non seulement pour soigner les petits bobos du quotidien, mais aussi pour pouvoir prendre en charge un problème beaucoup plus lourd et maintenir quelqu’un dans un état acceptable pendant plusieurs jours.

Nous embarquâmes donc un assortiment conséquent de médicaments, de matériel de soins et de substances diverses dont certains noms nous étaient parfaitement inconnus.

Pour la plupart d’entre nous, la doctrine médicale resterait néanmoins assez simple :

si quelqu’un va mal, appeler Thomas.

Et si Thomas va mal… appeler Vlad.

Et si Vlad va mal…

commencer à s’inquiéter sérieusement.

07.09

L’administratif

Nous sommes au XXIe siècle et, malheureusement, même les expéditions vers les régions les plus sauvages de la planète n’échappent pas totalement à l’une des grandes inventions de notre civilisation : l’administration.

Notre itinéraire ne simplifiait pas franchement les choses.

Nous comptions traverser les îles Britanniques, longer l’Irlande, passer par l’île de Man, rejoindre les îles Féroé, poursuivre vers l’Islande puis, enfin, atteindre le Groenland, territoire du Royaume du Danemark.

Autrement dit : plusieurs pays, plusieurs juridictions, plusieurs douanes et potentiellement autant de formulaires dont nous ignorions encore l’existence.

À cela s’ajoutait un léger détail administratif : nous transportions à bord différents dispositifs de protection contre les ours polaires, dont des armes à feu et des munitions.

Il allait donc falloir expliquer régulièrement aux autorités pourquoi six Français traversaient l’Atlantique Nord dans un voilier en acier avec des fusils à bord.

Et puisqu’une difficulté administrative ne vient jamais seule, nous étions également français.

Il nous paraissait donc difficilement concevable de partir plusieurs mois en mer sans une quantité raisonnable — selon nos propres critères — d’alcool à bord.

Or les douanes n’ont pas toujours la même définition que nous du mot « raisonnable ».

Nous nous lançâmes donc dans une enquête faite de sites gouvernementaux, de règlements douaniers, de mails aux administrations et de discussions avec des navigateurs ayant déjà fréquenté ces eaux.

Comme souvent dans ce genre de recherche, chaque réponse semblait faire apparaître de nouvelles questions.

Nous finîmes donc par faire ce que nous faisions pour le reste de l’expédition : récolter un maximum d’informations, croiser les témoignages, comprendre les règles et effectuer les déclarations qui nous semblaient nécessaires.

Nous pensions ainsi avoir raisonnablement anticipé la bureaucratie de notre voyage.

À notre grand dam, nous découvririons plus tard que l’administration avait, elle aussi, préparé son expédition.

07.10

Maintenir une bonne condition physique

Si notre objectif était clairement de faire de la montagne au Groenland, ce que nous allions réellement y grimper restait beaucoup plus flou.

Arêtes, mixte, glaciers, grandes faces granitiques, big walls… Nous avions finalement assez peu d’informations sur les possibilités qui nous attendaient sur place. Une seule chose était certaine : nous avions envie de profiter au maximum du terrain et, si l’occasion se présentait, de nous lancer dans quelques projets ambitieux.

Encore fallait-il arriver au Groenland dans une condition physique à peu près convenable après plusieurs semaines passées sur un voilier de 13 mètres.

Nous décidâmes donc de transformer Anorak 2 en salle d’escalade flottante.

L’idée principale était aussi simple qu’absurde : construire un véritable pan d’escalade, le stocker sur le bateau pendant la navigation et le sortir sur le pont dès que les conditions le permettraient.

Adrien et Hector se saisirent du projet. L’un trouva les prises, l’autre le pan. Il ne nous resterait plus qu’à assembler l’ensemble à Cherbourg quelques jours avant le départ — une méthode d’organisation qui commençait à devenir assez représentative de l’expédition.

Nous embarquerions également tout un arsenal d’entraînement : Beastmaker, agrès de suspension, outils de renforcement des doigts et autres accessoires dont nous trouverions bien, pensions-nous, le moyen de nous servir quelque part entre Cherbourg et le Groenland.

Nous n’étions peut-être pas les plus grands grimpeurs de l’histoire de l’alpinisme, mais nous étions motivés.

Et surtout, l’idée d’avoir une salle d’entraînement complète entassée au milieu des voiles, des conserves, des fusils anti-ours et du matériel d’expédition nous faisait énormément rire.

Quelques membres de l’équipage, légèrement plus pragmatiques, firent remarquer que nous n’utiliserions probablement jamais tout ça.

Nous n’avions pas vraiment de réponse à leur apporter.

Alors nous continuâmes simplement à construire notre pan, très contents de nous.

pan escalade
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07.11

Les mouillages & la navigation dans le fjord

Dans le Scoresbysund, les mouillages seraient notre seule véritable solution pour nous arrêter, dormir et récupérer. Autant dire qu’après plusieurs jours de navigation, nous n’avions pas particulièrement envie de découvrir à trois heures du matin que notre ancre avait décidé de partir visiter le Groenland sans nous.

Il fallait donc pouvoir compter sur Anorak 2 pour mouiller efficacement et en sécurité dans des conditions qui, elles, restaient largement inconnues.

Nous échangeâmes avec plusieurs navigateurs ayant fréquenté la région et nous plongeâmes dans différents ouvrages consacrés à la navigation arctique. Quelques problèmes apparurent assez rapidement.

Le premier avait une forme assez reconnaissable : l’iceberg.

Mouiller trop près de l’un d’eux semblait être une assez mauvaise idée. D’abord parce qu’ils dérivent. Ensuite parce qu’ils tournent. Et enfin parce qu’un iceberg possède la fâcheuse particularité d’être beaucoup plus gros sous l’eau que ce que l’on voit en surface.

Il faudrait donc choisir soigneusement nos mouillages et probablement organiser des quarts de nuit, avec pour mission assez originale de surveiller si quelques milliers de tonnes de glace ne se dirigeaient pas tranquillement vers notre chaîne.

Si un iceberg décidait malgré tout de venir s’y emmêler, il faudrait être capables de réagir vite, voire d’abandonner temporairement le mouillage. Dans ce cas-là, l’objectif serait assez simple : sauver le bateau d’abord, récupérer l’ancre ensuite.

Deuxième difficulté : les fjords groenlandais ont rarement la délicatesse d’offrir de jolies baies avec huit mètres d’eau et un fond de sable bien régulier. Les parois peuvent plonger presque verticalement et la profondeur passer de quelques mètres à plusieurs centaines sur une distance ridiculement courte.

Nous avions donc besoin d’une longueur de chaîne conséquente, sous peine de découvrir que notre ancre touchait le fond alors que le bateau, lui, était déjà pratiquement dans l’Atlantique.

À cela s’ajoutait un troisième problème : les cartes.

Dans certaines zones du Scoresbysund, elles existent davantage à titre indicatif qu’en tant que vérité absolue. Peu détaillées, parfois anciennes et pas toujours suffisamment précises pour s’engager sereinement au fond d’un fjord, elles imposaient une règle assez élémentaire : croire davantage ce que nous voyions sous le bateau que ce qui était dessiné sur l’écran.

Nous prévoyions donc une sonde à main et, lorsque cela serait nécessaire, des reconnaissances en annexe. Celle-ci pourrait partir en éclaireur, sonder progressivement les profondeurs et vérifier qu’Anorak 2 pouvait s’engager sans transformer notre expédition d’alpinisme en expédition archéologique sous-marine.

Certains mouillages poseraient un autre problème : il n’y aurait tout simplement pas de fond accessible.

Il faudrait alors utiliser la géographie locale autrement, en amarrant directement le bateau à terre. Nous emporterions donc de longues amarres ainsi que différents équipements permettant de les fixer solidement à des rochers.

L’idée générale était de pouvoir attacher Anorak 2 à peu près partout où quelque chose de suffisamment solide dépassait du Groenland.

Il fallait également envisager les problèmes sous la ligne de flottaison. Un bout dans l’hélice, un problème sur la coque ou n’importe quelle avarie nécessitant une intervention extérieure pouvait nous obliger à aller voir directement ce qui se passait.

Nous embarquerions donc un minimum de matériel permettant de plonger et d’intervenir dans l’eau groenlandaise — activité que personne ne semblait particulièrement impatient de tester.

Enfin restait une question beaucoup moins romantique, mais absolument essentielle : le carburant.

L’annexe serait sollicitée en permanence pour les débarquements, les reconnaissances et les récupérations d’équipes. Quant au moteur d’Anorak 2, il serait indispensable dans les fjords, notamment lorsque le vent serait absent ou qu’il faudrait manœuvrer précisément entre les glaces.

Nous ne savions ni combien de milles nous allions parcourir au moteur, ni à quelle distance seraient les prochains ravitaillements, ni combien d’allers-retours l’annexe devrait effectuer.

Une seule chose était certaine : tomber en panne sèche au fond du Scoresbysund aurait été particulièrement idiot.

Comme il était difficile d’ajouter de nouveaux réservoirs fixes au bateau, nous choisîmes la solution la plus simple : acheter une série de bidons supplémentaires et les arrimer solidement sur la plage arrière.

Anorak 2 gagnait ainsi encore quelques centaines de kilos de matériel.

À ce stade de la préparation, la ligne de flottaison commençait elle aussi à participer activement à l’expédition.

07.12

Le jeu de rôle

Comme si préparer un voilier pour traverser l’Atlantique Nord, organiser des expéditions en montagne, anticiper les ours polaires, les icebergs, les secours et plusieurs mois d’autonomie ne suffisait pas à occuper nos soirées, je décidai d’ajouter un projet supplémentaire : organiser un jeu de rôle au long cours.

L’idée était de profiter de ces semaines de navigation, de ces soirées au mouillage et de ce temps un peu suspendu pour construire une aventure parallèle à la nôtre.

Je soumis donc le projet à l’équipage et proposai naturellement de prendre le rôle de maître du jeu. Les réactions furent variées. Certains acceptèrent immédiatement avec un enthousiasme inquiétant. D’autres répondirent avec la circonspection de gens qui ne savaient pas exactement dans quoi ils venaient d’être embarqués — ce qui, finalement, résumait assez bien toute l’expédition.

C’est ainsi que naquit Orba : un univers cyberpunk post-apocalyptique où se mêlaient complots, arts, géopolitique, absurdité et une quantité parfaitement injustifiée de frivolité.

Et puisque je suis manifestement incapable de faire les choses à moitié, je me mis à construire l’ensemble avec beaucoup trop de sérieux : personnages, intrigues, factions, géopolitique, économie, règles, cosmogonie, histoire du monde et quantité de détails dont personne n’avait demandé l’existence.

Pendant que nous préparions notre départ pour le Groenland, je préparais donc secrètement un deuxième monde dans lequel embarquer l’équipage.

Et j’avais presque autant hâte de les voir affronter mes intrigues que les icebergs.

map ORBA (1)
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07.13

Le nom du voilier

Enfin, il restait une question absolument essentielle : comment allait s’appeler le bateau ?

Lorsque nous l’avions acheté, il s’appelait Saphir. Un nom temporaire donné par son ancienne propriétaire qui, à nos yeux, n’avait pas exactement entretenu avec lui la relation qu’il méritait.

Le bateau avait passé beaucoup trop de temps sur un ponton à Bordeaux, avec trop peu d’entretien, trop peu de navigation et probablement pas assez de petites attentions. Or nous commencions déjà à considérer ce tas de quinze tonnes d’acier comme un membre à part entière de l’équipage. Il fallait prendre soin de lui, naviguer avec lui, apprendre ses bruits, ses défauts, ses humeurs et, de temps en temps, lui mettre un peu de baume au cœur.

Il était donc hors de question de conserver Saphir.

Restait simplement à trouver mieux.

Et ce fut étonnamment compliqué.

Les propositions furent nombreuses, les débats interminables et aucun nom ne parvenait vraiment à faire l’unanimité. À une semaine du départ, nous étions toujours incapables de trancher.

Je décidai donc d’employer une méthode de gestion de projet particulièrement efficace : créer artificiellement une urgence.

J’effaçai les lettres Saphir peintes sur la coque.

Désormais, soit nous trouvions un nom, soit nous traversions l’Atlantique avec un bateau anonyme.

Heureusement, Louise, ma cousine, saisie par un sens de la responsabilité qu'on lui connaît parfois trop bien, décida de prendre le problème en main.

Elle nous proposa plusieurs pistes. Parmi elles, deux mots aux sonorités qui nous plurent particulièrement : des termes inuits évoquant la mer et le vent. En les mélangeant, en les triturant un peu et probablement en faisant quelques entorses à la linguistique, un nom finit par s’imposer :

Anorak.

C’était court, nordique, facile à retenir et parfaitement adapté à un bateau destiné à nous emmener vers le froid.

Le problème, c’est que c’était encore beaucoup trop sérieux pour nous.

Il fallait y ajouter quelque chose. Un détail parfaitement inutile, légèrement absurde, mais suffisamment subtil pour nous ressembler.

Le bateau s’appellerait donc :

Anorak 2.

Pourquoi Anorak 2 ?

Parce que le premier a coulé.

La veille de notre départ, Louise et Claudette, la mère de Thomas, passèrent plusieurs heures à peindre soigneusement ce nouveau nom sur la coque.

Après des mois de travaux, de préparation, de débats et d’idées plus ou moins raisonnables, notre bateau avait enfin un nom.

Le lendemain, au moment de quitter Cherbourg, il ne restait plus qu’à le baptiser officiellement.

Mais ça, c’est une autre histoire.

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07.14

La dernière semaine

La dernière semaine avant le départ fut probablement l’une des plus joyeuses, des plus intenses et des moins reposantes de toute la préparation.

Et, comme si Cherbourg avait décidé de se moquer de nous une dernière fois, il faisait un temps absolument magnifique.

Du soleil, de la chaleur, presque pas de pluie : nous étions manifestement tombés sur la seule semaine de l’année où Cherbourg ressemblait vaguement à la Méditerranée. Nous travaillions donc sous le cagnard, entourés de pontons brûlants, de pots de peinture, de morceaux de toile et d’outils, en nous demandant parfois si nous étions vraiment en train de préparer une expédition polaire.

Le programme, lui, ne laissait aucun doute.

Il restait encore à peu près tout à faire.

La capote du cockpit, notamment, occupait une bonne partie des journées de Vladimir & Gaetan. Après des semaines de conception, de soudure, de patrons et de couture, il fallait enfin installer cette immense structure de toile et de panneaux transparents autour du cockpit. Ajuster, tendre, reprendre, percer, retendre, recommencer.

Pendant ce temps, la grand-voile et son lazy bag devaient retrouver leur place, l’antenne VHF être fixée — cette fois-ci bien et définitivement, puisqu’il s’agissait idéalement de ne pas la perdre au milieu de l’Atlantique — et différentes protections contre le ragage devaient être ajoutées un peu partout.

Nous poursuivions quelques travaux de peinture sur l’étrave ou bien dans les fonds de cale. Nous réparions l’annexe pour la 21ème fois. Nous changions l’écoute de génois. Nous vérifiions les élastiques des coulisseaux de grand-voile. Nous installions un filet dans le cockpit. Nous ajoutions du double vitrage. Nous protégions le pont contre l’échelle. Nous refixions des prises USB, des supports de téléphone et tout un tas de petites choses qui, individuellement, semblaient parfaitement anodines mais qui, mises bout à bout, occupaient mystérieusement des journées entières.

Il fallait également préparer le moteur. Le faire tourner pendant plusieurs heures à régime soutenu, vérifier les fuites, tester l’alternateur, contrôler les niveaux, la tension des courroies et celle de chaque batterie, protéger les connexions électriques contre la corrosion et mettre de l’absorbant à huile dans la cale.

Autrement dit : tout vérifier une dernière fois, précisément au moment où nous avions le moins de temps pour découvrir un problème.

Puis vint la grande question du rangement.

Nous avions passé des mois à acheter & rassembler du matériel.

Il fallait maintenant réussir à le faire rentrer dans le bateau.

Des caisses en plastique apparurent dans le carré. Les sacs furent ouverts, vidés, recomposés, déplacés, puis redéplacés parce qu’ils empêchaient d’accéder à quelque chose d’important.

Nous tentions parallèlement de retirer du bateau tout ce qui était inutile, exercice particulièrement délicat puisque chaque objet trouvait toujours Thomas ou Hector pour expliquer qu’il pourrait, peut-être, dans une circonstance extrêmement spécifique, nous sauver la vie ou rendre certaines nuits moins dures.

Le bateau entra donc dans cet état caractéristique des veilles de grande expédition : un chaos parfaitement organisé.

Il fallait encore remplir les jerricans d’eau, de diesel et d’essence, acheter les dernières bouteilles de gaz, terminer les courses, préparer le grab bag d’urgence, faire les lessives et ranger nos affaires personnelles.

Et, bien sûr, fabriquer et installer notre excellente idée : le pan d’escalade.

Après avoir traversé une partie de la France sous forme de plaques de bois et de sacs de prises, il arriva enfin à Cherbourg. Il fallut le monter, le vernir, fixer les prises et comprendre comment stocker cet objet parfaitement indispensable dans un bateau déjà plein à craquer. Puis évidemment le faire signer par tous nos amis, sorte de carte postale de 60 kilos.

À mesure que la semaine avançait, Anoraq 2 commençait à ressembler moins à un voilier qu’à une étrange fusion entre un atelier mécanique, un refuge de montagne, une salle d’escalade et l’arrière-boutique d’un magasin d’accastillage.

Le plus beau, c’est que nous savions parfaitement que le week-end allait encore faire baisser notre productivité.

Des amis et des proches avaient prévu de venir à Cherbourg pour nous dire au revoir.

Nous aurions pu décider de rester raisonnables, de travailler tranquillement et de nous coucher tôt avant notre départ.

Nous avons évidemment choisi l’option inverse.

Le samedi soir fut donc consacré à une fête digne d’un départ de plusieurs mois.

Les copains, les familles, quelques bouteilles, beaucoup de rires et cette sensation étrange que, derrière l’excitation générale, quelque chose était réellement en train de commencer.

Le dimanche fut consacré à une activité tout aussi essentielle de la préparation maritime :

comater.

Puis, progressivement, reprendre les travaux.

Ranger encore.

Vérifier encore.

Connecter Starlink.

Et continuer à faire entrer dans le bateau des choses qui, géométriquement parlant, n’auraient plus dû pouvoir y entrer.

La veille au soir, alors que le soleil descendait sur le port, Louise et Claudette vinrent accomplir l’un des derniers gestes symboliques de cette préparation : peindre le nouveau nom sur la coque.

Saphir disparaissait définitivement.

Anoraq 2 était né.

Nous regardions enfin le bateau quasiment prêt, chargé jusqu’aux oreilles, équipé d’une capote gigantesque, de centaines de kilos de nourriture, de matériel d’alpinisme, de jerricans, d’une pharmacie d’expédition, d’un pan d’escalade et de suffisamment de bricolages maison pour inquiéter n’importe quel expert marin.

Après des mois de préparation, il ne restait plus grand-chose à faire.

Une bonne nuit de sommeil avant le départ.

Car nous ne le savions pas encore, mais les vingt-quatre heures qui allaient suivre allaient être absolument dantesques.

bateau logistoque
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09
La cuisine à bord

La cuisine à bord

La cuisine à bord : illustration du récit
À bord, l’avitaillement nourrit le corps, le moral et parfois une créativité culinaire franchement inattendue.

Pour être tout à fait sincère, la cuisine fut l’un des grands plaisirs de cette expédition.

Nous avions fait le choix, dès le départ, d’embarquer une grande diversité d’ingrédients et de ne surtout pas nous contenter de plats lyophilisés ou de nourriture purement fonctionnelle. Les journées en mer sont longues, parfois monotones, souvent inconfortables, et manger correctement devient très vite l’un des grands événements de la journée.

Et puis nous étions français.

À partir de là, considérer qu’un repas puisse uniquement servir à apporter des calories nous semblait intellectuellement difficilement défendable.

Très vite, l’organisation de la cambuse prit donc une forme extrêmement sérieuse.

Chaque placard avait sa fonction :

  • le placard à saucissons ;
  • le placard à chocolat ;
  • le placard à sauces pour les pâtes ;
  • le placard à café et aux choses tartinables ;
  • les boîtes à barres de céréales ;
  • le placard à alcool ;
  • et tout un ensemble de rangements dont la logique ne semblait évidente qu’à ceux qui les avaient organisés.

Nous avions également acheté de grands sacs de conservation étanches et résistants à l’humidité pour stocker les denrées sèches en vrac.

Lentilles corail, pois cassés, boulgour, quinoa, riz, pâtes, semoule, noix de cajou, amandes, cacahuètes…

Nous avions embarqué de quoi nourrir un équipage pendant plusieurs mois, mais aussi suffisamment d’ingrédients inhabituels pour transformer chaque repas en une sorte de petit défi culinaire.

La cuisine à bord reposait donc sur une règle assez simple :

manger ce dont nous avions envie, avec ce qu’il était effectivement possible de retrouver dans les placards.

Parfois, les deux coïncidaient.

Parfois moins.

Et c’était justement là que les choses devenaient intéressantes.

La gastronomie, oui. Mais parfois il faut juste manger.
09.01

Simon, coq officiel d’Anorak 2

Assez rapidement, Simon révéla un talent et surtout un enthousiasme culinaire inattendus.

Il aimait cuisiner, tester, improviser, modifier une recette, remplacer un ingrédient par un autre et développer différentes théories personnelles sur ce qui pouvait raisonnablement être mélangé dans une casserole.

Il fut donc assez naturellement promu coq officiel du bateau.

Sous son impulsion, la cambuse d’Anorak 2 devint le théâtre d’expérimentations parfois ambitieuses.

Pad thaï végétariens, tofu, lok lak, rouleaux en tout genre, bœuf musqué façon Marengo, pitas végétariennes, quiches, cinnamon rolls…

Puis vinrent les grandes créations boulangères :

  • fougasse au fromage ;
  • fougasse au chorizo ;
  • fougasse à la crème ;
  • petits chaussons mystères ;
  • crêpes ;
  • pancakes.

Nous goûtâmes également quelques spécialités beaucoup plus locales, dont du canard groenlandais cuisiné avec une interprétation très personnelle de la gastronomie française.

La liste est longue.

Et rien qu’en l’écrivant, j’ai de nouveau faim.

crabes
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09.02

La gastronomie, oui. Mais parfois il faut juste manger.

Évidemment, cette grande ambition culinaire n’était qu’une partie de notre alimentation.

Il y avait aussi les journées où personne n’avait envie de passer une heure devant les fourneaux.

Les nuits agitées.

Les quarts.

Les navigations compliquées.

Et les moments où l’objectif principal n’était plus vraiment de cuisiner, mais simplement de réussir à avaler quelque chose de chaud sans repeindre le cockpit quelques minutes plus tard.

C’est là qu’apparut l’une des grandes révélations gastronomiques de l’expédition :

la soupe instantanée.

Avant ce voyage, je ne portais pas une attention particulière à ce produit.

Après ce voyage, mon regard avait changé.

Quelqu’un — probablement Thomas, même si le responsable n’a jamais officiellement reconnu les faits — avait inscrit sur la liste de courses initiale une quantité absolument déraisonnable de soupes instantanées.

Vladimir, chargé de cette partie des achats, avait appliqué la consigne avec une remarquable discipline et, plutôt que de remettre en question la quantité, avait simplement décidé de diversifier les parfums.

Nous nous retrouvâmes donc avec un véritable assortiment international de poudres salées à diluer dans l’eau chaude.

Et ce fut formidable.

Deux ou trois soupes par jour devinrent rapidement une routine : au réveil, en rentrant de quart, lorsqu’il faisait froid, lorsqu’on avait faim, lorsqu’on avait soif ou simplement lorsqu’on ne savait pas trop quoi faire de ses mains.

La soupe instantanée répondait à presque tous les problèmes de l’existence.

Elle hydratait.

Elle réchauffait.

Elle salait.

Elle occupait.

Et surtout, elle pouvait être préparée même avec une mer suffisamment agitée pour rendre toute ambition gastronomique parfaitement ridicule.

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09.03

Les escales, ou l’art de gérer les stocks

Chaque escale devenait également un petit audit de notre système alimentaire.

Nous profitions des ports pour acheter du frais, mais aussi pour observer l’évolution de nos stocks.

Certains produits disparaissaient à une vitesse impressionnante.

D’autres semblaient avoir obtenu un droit de résidence permanent à bord.

Nous découvrions progressivement ce que nous aimions réellement manger en mer, ce que nous pensions aimer mais ne consommions jamais, et les quantités totalement absurdes que nous avions achetées de certains produits.

Chaque ravitaillement entraînait donc son lot de corrections :

davantage de ceci, beaucoup moins de cela, du frais, quelques légumes, du pain, du fromage, et généralement une nouvelle tentative d’organisation des placards.

Un stock, en revanche, nécessitait une attention constante.

Les bières.

Pour une raison encore difficile à expliquer scientifiquement, elles diminuaient systématiquement beaucoup plus vite que prévu.

Nous avions pourtant le sentiment, à chaque ravitaillement, d’en avoir acheté largement assez.

Quelques jours plus tard, le constat était toujours le même.

Il fallut donc accepter une réalité logistique fondamentale de la navigation hauturière :

on surestime facilement ses besoins en pois cassé et on sous-estime presque toujours ses besoins en bière.

Enfin, une des inventions formidables de ce voyage en voilier, ce fut les prolifiques sacs étanches disposés dans le cockpit à l'extérieur pour les membres de l'équipage, de quart à des moments où il était compliqué, voire ambitieux, de descendre dans la cale.

Au départ, un seul sac, le sac sucré. Puis très vite, d'autres sacs :

  • le sac salé
  • le sac à biscuits
  • le sac à cajou
  • le sac à amande
  • le sac à cacahuètes

Et tout un tas de sacs à disposition du barreur pour naviguer et boulotter en toute sécurité.

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10
La vie collective

L’organisation de l’équipage

La vie collective : illustration du récit
Réunions, quarts, arbitrages et rythme commun : une expédition est aussi une expérience de vie collective.

Avant d’être une expédition, ce voyage était surtout une expérience humaine assez particulière : plusieurs personnes qui ne se connaissaient pas forcément très bien, enfermées pendant trois mois dans treize mètres de bateau, avec de temps en temps une escale pour rappeler que le reste du monde existait encore.

Le vivre-ensemble n’était donc pas un sujet secondaire. C’était probablement l’une des conditions principales de réussite de l’expédition.

Sur certains bateaux, le fonctionnement est assez simple : il y a un capitaine, il décide, les autres exécutent.

Chez nous, c’était un peu plus compliqué.

D’abord parce que ce modèle ne nous attirait pas spécialement. Ensuite parce que les compétences étaient réparties entre plusieurs personnes.

Vladimir était clairement le plus expérimenté en navigation et en voile. Thomas connaissait Anorak 2 presque de l’intérieur : mécanique, électricité, bricolage, systèmes divers et variés. De mon côté, j’avais constitué l’équipage, structuré une bonne partie de l’expédition, organisé son fonctionnement en amont et passé beaucoup de temps à interroger des navigateurs sur les spécificités de la navigation polaire.

Nous avions donc plusieurs légitimités, plusieurs domaines d’expertise, et aucune envie particulière de transformer le bateau en petite monarchie flottante.

Pour la navigation, en revanche, le fonctionnement par quarts s’imposa naturellement.

Une équipe prenait la responsabilité du bateau pendant quelques heures : barre, réglages, veille, manœuvres, route. Puis elle passait la main à la suivante. Et ainsi de suite jusqu’au prochain port ou mouillage.

Ce système fonctionnait très bien pour faire avancer le bateau.

Mais il ne réglait absolument pas les autres grandes questions de la vie en collectivité :

qui cuisine ? Qui fait la vaisselle ? Qui nettoie les toilettes ? Qui bricole ? Qui range ? Et surtout : qui a encore mis ce truc exactement là où personne ne le retrouvera ?

Il fallait donc inventer notre propre manière de vivre ensemble.

Garder tout le monde dans le même bateau demande davantage qu’une bonne organisation des quarts.
10.01

Les réunions du lundi

Simon proposa assez rapidement une idée qui allait prendre une place importante dans le voyage : une réunion d’équipage chaque lundi.

L’objectif était simple : que chacun puisse parler de ses besoins, de ses envies, de ses frustrations et, si nécessaire, remettre collectivement à plat notre fonctionnement.

Et des besoins, des envies et des frustrations, il y en avait forcément.

Nous apprenions à naviguer ensemble, mais surtout à nous connaître.

Ces réunions permirent progressivement de mettre en place plusieurs outils assez simples.

Une liste commune de bricolages, par exemple, dans laquelle chacun pouvait venir piocher une tâche selon son temps et sa motivation. Certaines responsabilités furent également tournantes. Nous discutâmes de la propreté, du rangement, du respect des espaces personnels et de la manière dont chacun imaginait un lieu de vie acceptable.

Nous mîmes aussi en place un suivi des stocks alimentaires.

L’idée était de découvrir qu’il n’y avait plus de céréales avant qu’il n’y ait plus de céréales.

Car s’il existe de nombreux sujets susceptibles de créer des tensions dans un groupe, la nourriture possède une remarquable capacité à transformer une légère contrariété en crise institutionnelle.

Dans l’ensemble, ce fonctionnement fut une vraie réussite.

Il y eut évidemment quelques tensions. Nous restions six êtres humains enfermés ensemble sur un bateau, pas une publicité pour une retraite de développement personnel.

Mais elles furent finalement très rares et, surtout, presque toujours désamorcées rapidement grâce à ces discussions.

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10.02

Les quarts, ou la thérapie nocturne

Les quarts jouèrent également un rôle important.

Pendant toute la montée vers le Groenland, nous naviguions généralement à deux.

La nuit, lorsque le reste de l’équipage dormait, que le bateau avançait tranquillement et qu’il n’y avait plus cinq personnes autour pour alimenter une discussion, les choses devenaient souvent beaucoup plus simples.

Les quarts furent donc aussi des moments de débrief.

On reparlait d’une remarque mal prise.

D’une frustration.

D’un problème d’organisation.

D’un truc qui avait agacé dans la journée et qui, à deux heures du matin sous les étoiles, semblait soudain beaucoup moins dramatique.

Une sorte de thérapie de couple, mais à six, répartie par tranches de trois heures.

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10.03

Parfois beaucoup, beaucoup trop de discussions

Nos réunions n’étaient pas toujours de petits modèles d’efficacité.

Certaines étaient longues.

Très longues.

Parfois suffisamment longues pour se terminer à trois heures du matin, moment où la capacité collective à résoudre intelligemment un problème commençait franchement à décliner.

Mais elles furent souvent précieuses.

Elles permettaient de mettre les pieds dans le plat.

De faire comprendre à quelqu’un qu’un détail apparemment insignifiant pour lui était très important pour un autre.

Parfois de se remettre franchement en question.

Parfois même de lâcher une larme, parce qu’on venait soudain de comprendre quelque chose de plus profond sur l’un des membres de l’équipage.

On découvrait surtout que vivre ensemble nécessitait moins de trouver le bon fonctionnement que d’accepter de le reconstruire régulièrement.

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10.04

Trouver le rythme

Nous avons assez vite compris que l’un des enjeux les plus importants était simplement de réussir à créer une routine commune.

Quand quelqu’un rejoignait l’équipage en cours de route, la difficulté n’était d’ailleurs pas seulement de lui apprendre où se trouvaient les casseroles ou comment fonctionnait le bateau.

Il devait aussi comprendre le rythme du groupe.

Et apporter le sien.

Car sur ce point, nous n’étions clairement pas tous construits pareil.

Deux d’entre nous étaient parisiens.

Je ne saurais pas dire s’il existe une causalité scientifiquement établie entre vivre à Paris et être incapable de rester dix minutes sans activité programmée, mais la corrélation observée à bord était assez spectaculaire.

Chez les Parisiens, un après-midi pouvait ressembler à cela :

13 h 00 : arrivée au mouillage.

13 h 15 : footing.

14 h 18 : douche.

14 h 27 : bricolage.

14 h 53 : appel à sa copine.

15 h 28 : courses.

16 h 02 : nouvelle tâche.

Même ne rien faire devait probablement figurer quelque part dans l’agenda.

Chez nos camarades du Sud, notamment toulonnais et marseillais, le rapport au temps semblait sensiblement différent.

On faisait une chose.

Puis cette chose se terminait.

Et ensuite…

on verrait.

Pas besoin de savoir tout de suite.

Le prochain événement pouvait parfaitement attendre d’avoir fini d’exister avant d’être organisé.

Aucun de ces rythmes n’était meilleur que l’autre.

Mais leur rencontre produisait parfois de magnifiques incompréhensions.

Les uns se demandaient pourquoi personne ne se bougeait.

Les autres se demandaient pourquoi certains semblaient poursuivre en permanence un train invisible.

Tout l’enjeu fut donc d’apprendre à respecter ces différences.

Accepter qu’on ne fasse pas toujours tout ensemble.

Accepter parfois de ralentir, quitte à avoir l’impression de perdre du temps.

Et parfois, à l’inverse, accélérer un peu, quitte à avoir la sensation très désagréable d’être pressé.

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10.05

Garder tout le monde dans le même bateau

Enfin, régulièrement, nous faisions des points plus généraux sur le planning, le budget, les stocks, la nourriture et la suite du voyage.

Ce n’était pas la partie la plus aventureuse de l’expédition.

Mais elle avait une vraie importance.

Plus les informations étaient partagées, moins chacun avait besoin de se demander silencieusement combien d’argent il nous restait, si nous avions assez de nourriture ou quand nous arriverions quelque part.

La transparence permettait simplement à tout le monde de se détendre.

Et finalement, après quelques semaines, nous avions trouvé quelque chose qui ressemblait à un équilibre.

Pas une organisation parfaite.

Pas un règlement gravé dans le marbre.

Mais un fonctionnement suffisamment souple pour que six rythmes, six caractères et six manières différentes de faire les choses puissent cohabiter dans treize mètres de bateau sans que personne ne soit jeté par-dessus bord.

Ce qui, après un mois et demi, constituait déjà une assez belle victoire.

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Garder la forme

La préparation physique

Garder la forme : illustration du récit
Rester capable de grimper après des semaines de navigation exige de bouger dès qu’une escale le permet.

La préparation physique fut un sujet que nous ne prîmes pas tous exactement avec le même degré de sérieux.

Pour certains, c’était même tellement peu un sujet que la présence de ce chapitre dans le rapport pourrait aujourd’hui être interprétée comme une forme d'absurdité.

De mon côté, en revanche, je pris la question particulièrement à cœur.

Il était hors de question d’arriver au Groenland avec le corps d’un marin ayant passé un mois et demi à faire dix mètres entre sa couchette, le cockpit et la cuisine. Une fois sur place, nous voulions partir plusieurs jours dans les montagnes, marcher longtemps, porter lourd et, si possible, grimper des itinéraires ambitieux.

L’idée était donc simple : arriver au Groenland en forme, et non pas devoir commencer une préparation physique une fois arrivés sur place.

Notre dispositif le plus spectaculaire était évidemment le fameux pan d’escalade, qui trônait en permanence sur les filières arrière tribord.

Simon avait également apporté sa Beastmaker, que nous installâmes sur l’estrade arrière afin de travailler la force des doigts. Avec Simon et Adrien, nous constituâmes même un véritable sac de sport contenant élastiques, agrès et autres instruments de torture destinés au renforcement spécifique en escalade.

Entre les sacs de nourriture, le matériel d’alpinisme, les jerricans, les outils et notre pan de grimpe, Anorak 2 ressemblait progressivement à une salle de sport montée sur une quille.

Avec Simon, nous nous lançâmes dès le début du voyage dans une routine assez sérieuse de renforcement et de force des doigts.

Notre raisonnement contenait même une petite dimension stratégique.

Certains membres de l’expédition grimpaient mieux que nous mais, manifestement, n’avaient aucune intention de s’entraîner pendant le mois et demi de navigation.

Nous, si.

Le calcul était donc merveilleux : pendant qu’ils allaient inexorablement perdre leur niveau, nous allions progresser et finir par les rattraper au Groenland.

Sur le papier, le plan était absolument imparable.

C’était compter sans trois phénomènes que nous avions légèrement sous-estimés : l’inertie physiologique, la flemme et Gaëtan.

Gaëtan pouvait ne rien faire pendant plusieurs semaines, manger tranquillement, dormir autant que possible et conserver malgré tout une force physique qui dépassait assez largement la nôtre.

Nous pouvions suspendre nos doigts aux poutres autant que nous voulions : certaines injustices génétiques semblaient difficiles à combler en six semaines.

Le pan d’escalade et la beastmaker connurent d’ailleurs une carrière légèrement différente de celle que nous lui avions imaginée.

Nous rêvions de séances quotidiennes au milieu de l’Atlantique.

Dans les faits, grimper sur un panneau installé sur le pont d’un voilier qui roule et tangue s’avéra rapidement présenter quelques limites.

Nous ne l’utilisâmes donc réellement que par pétole, ou au port.

Il devint surtout une sorte de signature officielle de notre obsession pour l’escalade dans chacune de nos escales.

Les passants voyaient arriver un grand voilier en acier avec un pan couvert de prises sur le pont et comprenaient assez vite qu’ils n’avaient probablement pas affaire à un équipage parfaitement normal.

Nous inventâmes néanmoins plusieurs jeux et blocs sur cette surface minuscule, avec suffisamment d’enthousiasme pour que je finisse par développer une application spécialement destinée à enregistrer les mouvements et les blocs que nous inventions.

Oui.

Une application.

Pour un petit pan d’escalade installé sur un voilier.

Définitivement, un voyage de trois mois contient aussi quelques moments d’ennui.

Quant à la beastmaker, c’est simple nous ne l’avons jamais utilisée. Car c’est 2 jours après son installation que nous découvrîmes que le portique sur lequel il était installé était brisé et qu’il nous fallait le resouder.

Et petite anecdote : en plus de s’être révélé sensiblement moins utile à notre préparation physique que prévu, le pan trouva finalement une autre manière de justifier sa présence à bord.

Lors d’une jolie rafale en mer d’Écosse, ses fixations — manifestement plus optimistes que réellement efficaces — décidèrent de rendre les armes. Le pan sortit de ses gonds et alla prendre tendrement dans ses bras notre belle éolienne, installée juste derrière.

Une étreinte aussi brève que passionnée, qui se solda par quelques heures de bricolage, plusieurs pièces à remplacer et quelques centaines d’euros de réparation.

Finalement, le pan avait bien contribué à notre entraînement : surtout à celui de nos compétences en bricolage.

Mais notre véritable outil d’entraînement fut finalement beaucoup plus simple : les escales.

À chaque port, à chaque mouillage, dès que nous mettions pied à terre, l’envie de bouger revenait immédiatement.

Le footing post-navigation devint peu à peu une sorte de rituel pour une bonne partie de l’équipage.

Après parfois plusieurs jours enfermés sur le bateau, courir permettait autant de remettre les jambes en fonctionnement que de découvrir les lieux où nous faisions escale.

Et comme nous n’avions généralement aucun autre moyen de transport, la course devint notre moyen de locomotion.

Nous visitâmes ainsi les côtes irlandaises, les îles Britanniques, les Féroé ou l’Islande à notre manière.

Une heure disponible devenait dix kilomètres.

Deux heures, vingt.

On courait jusqu’à un col, un sommet, une falaise ou simplement jusqu’à ce que le planning du bateau nous oblige à faire demi-tour.

Ce n’était peut-être pas la préparation physique la plus structurée de l’histoire de l’alpinisme.

Mais entre les footings, les agrés, quelques séances de pan et les travaux permanents sur Anorak 2, nous réussîmes au moins à ne pas arriver au Groenland complètement ramollis.

Enfin, presque tous. Thomas, seul non-grimpeur de l’équipage, semblait avoir développé une certaine rancœur envers ceux qui avaient encore des doigts fonctionnels. Dès l’arrivée d’Adrien, il posa sur ses mains un regard carnassier et attendit patiemment son heure. Au moment opportun, il bondit et lui retourna consciencieusement un doigt, compromettant ainsi définitivement toute tentative future dans le 8b.

Adrien transforma évidemment cet accident en alibi permanent. À partir de cet instant, toute contre-performance en escalade trouva la même explication : sans Thomas et ce doigt martyrisé, il aurait, c’est certain, grimpé dans le 8b.

Nous n’aurons malheureusement jamais l’occasion de vérifier cette théorie.

Quant à savoir si nous étions réellement prêts pour ce qui nous y attendait…

c’était une autre question.

L’objectif montagne ne commence pas le jour du débarquement.
12
Pannes et réparations

Les réparations et l’entretien du navire

Pannes et réparations : illustration du récit
Sur une expédition longue, la maintenance n’est pas un chapitre séparé : c’est une activité quotidienne.

Après avoir passé près de deux ans à bricoler, réparer et entretenir Anorak 2, nous avions fini par intégrer une vérité fondamentale de la plaisance : un voilier est à la fois extraordinairement solide et incroyablement fragile.

Quinze tonnes d’acier peuvent encaisser une mer formée pendant plusieurs jours, mais une petite pièce en plastique à 12 euros peut parfaitement décider de mettre fin à votre journée.

Sur un bateau, le bricolage et l’entretien ne sont donc pas vraiment des activités annexes à la navigation. Ils font partie de la navigation.

Et notre voyage vers les mers du Nord allait nous le rappeler avec une remarquable régularité.

Chaque traversée, qu’elle dure trois heures ou quatre jours, semblait être l’occasion pour Anorak 2 de nous présenter une nouvelle manière de casser quelque chose.

Et quand je dis quelque chose, c’est presque tout.

Avec le recul, je ne suis pas certain qu’il existe beaucoup d’équipements à bord qui aient traversé ces trois mois sans être, à un moment ou à un autre, réparés, resserrés, recousus, étanchéifiés, démontés, remontés ou simplement inscrits sur la liste des « trucs qu’on réparera plus tard ».

Tout casse. La question est de savoir ce que l’on peut comprendre et réparer à bord.
12.01

Le moteur et la grande angoisse du manomètre

Commençons par un classique : le moteur.

Notre Perkins 4-108 avait déjà quelques petites fuites d’huile avant le départ. Rien de particulièrement inquiétant : un vieux Perkins qui ne fuit pas est un Perkins dans lequel il n’y a plus d’huile.

Mais au fil du voyage, nous passâmes progressivement à une catégorie supérieure. Malgré plusieurs tentatives de réparation, les fuites continuèrent à s’installer dans notre quotidien, au point qu’il fallut régulièrement surveiller le niveau et compléter.

Mais l’épisode mécanique qui marqua particulièrement les esprits — et notamment celui d’Émilien — fut celui de la pression d’huile.

Un beau jour, l’aiguille du manomètre commença à adopter un comportement parfaitement chaotique.

Elle montait.

Elle descendait.

Elle réagissait vaguement aux changements de régime.

Puis plus du tout.

Elle semblait surtout avoir décidé de s’affranchir de toute forme de mécanique classique pour développer son propre système philosophique de mesure de la pression.

Le problème était simple : est-ce le manomètre qui racontait n’importe quoi, ou à travers la soupape de pression, le moteur qui était réellement en train de mourir ?

Les conséquences n’étaient évidemment pas tout à fait les mêmes.

Si ce n’était qu’un indicateur défaillant, nous avions un problème mineur.

Si la pression d’huile chutait réellement, continuer à utiliser le moteur pouvait rapidement transformer notre Perkins en une très lourde table basse.

La question devint donc immédiatement centrale : pouvait-on continuer au moteur ? Fallait-il rejoindre un port uniquement à la voile ? Comment diagnostiquer le problème sans démonter l’ensemble du bloc ?

Et surtout : allait-il falloir sortir le moteur du bateau ?

Cette perspective nous terrorisait davantage que la panne elle-même. Sortir un Perkins de la cale d’un voilier impliquait plusieurs jours d’immobilisation, une mécanique conséquente et potentiellement autant de temps perdu sur notre calendrier groenlandais.

Nous décidâmes donc de nous arrêter à Ballycastle, en Irlande du Nord, pour établir un premier diagnostic.

Puis nous poursuivîmes vers Oban, en Écosse, où plusieurs chantiers navals pourraient, pensions-nous, nous aider.

Commença alors une sorte de quête médiévale du manomètre de pression d’huile.

Nous passâmes de port en port, de bateau en bateau, à la recherche d’un appareil permettant simplement de vérifier si notre moteur avait effectivement de la pression.

Après plusieurs jours d’investigations, le verdict tomba enfin :

le moteur allait bien.

C’était le manomètre qui était mort.

Rarement la panne d’un instrument nous avait procuré autant de joie.

Cette petite aventure donna néanmoins assez bien le ton des escales suivantes : nous visiterions probablement moins de musées que de magasins d’accastillage.

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12.02

De l’eau dans la cale

Quelques jours plus tôt, dans le sud de l’Angleterre, Anorak 2 nous avait déjà offert un autre petit moment de réflexion.

Nous remarquâmes que la quantité d’eau présente dans les fonds de cale augmentait légèrement trop à notre goût.

Or découvrir un liquide inconnu au fond d’un bateau est rarement une bonne nouvelle.

Il fallait d’abord répondre à plusieurs questions :

Est-ce de l’eau douce ?

De l’eau de mer ?

Est-ce que ça vient d’un réservoir ?

Des toilettes ?

D’une canalisation ?

Et que sont exactement ces traces noirâtres et rougeâtres qui flottent dedans ?

De la rouille ?

De l’huile ?

Quelque chose d’organique ?

À bord, nous avions développé une méthode diagnostique extrêmement sophistiquée pour distinguer l’eau douce de l’eau salée.

Goûter.

Heureusement, le goût ne laissait guère de doute : il s’agissait principalement d’eau de mer.

Concernant les quelques autres substances présentes dans le mélange, nous choisîmes collectivement de ne pas pousser l’analyse sensorielle beaucoup plus loin.

Mais si de l’eau de mer entrait dans le bateau, il fallait comprendre par où.

Et une entrée d’eau sur un voilier en acier de quinze tonnes possède cette propriété assez remarquable : elle peut être totalement insignifiante… ou annoncer que le bateau va couler.

Le sujet prit donc immédiatement une importance considérable.

Nous vidâmes, nettoyâmes, observâmes et finîmes par remonter la fuite jusqu’à son origine : un passe-coque.

Pour les néophytes, un passe-coque est un équipement dont le principe consiste essentiellement à faire un trou volontaire dans la coque du bateau, ce qui peut sembler contre-intuitif pour un objet dont la fonction première est précisément d’empêcher l’eau d’entrer.

En l’occurrence, il s’agissait de l’évacuation de l’évier de la salle de bain.

Le joint du passe-coque avait vieilli et laissait progressivement entrer de l’eau.

Nous devions donc le démonter.

Petit problème : retirer un passe-coque alors que le bateau flotte revient concrètement à enlever le bouchon d’un trou situé sous le niveau de la mer.

Il fallait sortir la zone concernée de l’eau.

Notre itinéraire fut donc partiellement réorganisé autour de cette nouvelle priorité et nous choisîmes de faire escale à Douglas, sur l’île de Man, où nous pouvions échouer le bateau à marée basse.

L’opération devait être parfaitement synchronisée.

Attendre que la mer descende.

Échouer Anorak 2.

Puis, pendant les quelques heures offertes par la marée :

  • démonter le passe-coque ;
  • nettoyer l’ensemble ;
  • identifier précisément la panne ;
  • remplacer ce qui devait l’être ;
  • remonter le tout ;
  • vérifier l’étanchéité autant que possible ;
  • et terminer avant que la mer ne revienne.

Parce qu’une fois la marée remontée, il devenait un peu tard pour découvrir qu’on avait oublié un joint.

Heureusement, cette fois-ci, le diagnostic fut simple : un joint était absent.

Nous avions les pièces nécessaires.

Le passe-coque fut démonté, nettoyé, remonté et étanchéifié.

Puis nous attendîmes tranquillement que la mer remonte avec cette sensation assez particulière d’avoir réparé un trou sous la ligne de flottaison de notre maison.

Le bateau ne coula pas.

Nous considérâmes donc l’opération comme un succès.

passecoque
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12.03

Du diesel dans la cale

Quelques semaines plus tard, ce fut au tour du réservoir de diesel de participer à la fête.

Car il existe quelque chose d’encore plus agréable que de découvrir de l’eau ou de l'huile moteur dans sa cale :

découvrir du diesel.

Une fuite s’était déclarée quelque part dans le circuit ou le réservoir.

Et comme les différentes cales d’Anorak 2 communiquaient remarquablement bien entre elles, le carburant entreprit rapidement une petite visite générale du bateau.

Pendant plusieurs jours, entre les Féroé et l’Islande, la mer trop agitée rendit difficile toute intervention sérieuse.

Le diesel resta donc tranquillement dans les fonds.

Et ses vapeurs remontèrent tout aussi tranquillement vers certaines couchettes.

Vladimir, Simon, Adrien et Hector purent ainsi profiter, pendant leur sommeil, d’une ambiance olfactive subtile mêlant gasoil, humidité et vieux bateau, fragrance probablement trop absente des catalogues de parfumerie.

Lorsque la mer se calma enfin, nous entreprîmes de vider et nettoyer les fonds de cale.

Mais impossible d’identifier précisément l’origine de la fuite.

Il fallut attendre le plein suivant, au départ de Húsavík, en Islande, pour que le problème se manifeste suffisamment clairement.

Nous organisâmes alors une sorte de dispositif d’enquête grandeur nature.

Chaque membre de l’équipage fut posté près d’un embranchement potentiel du circuit de diesel.

On remplissait.

On observait.

Quelqu’un criait.

On coupait.

On essuyait.

On recommençait.

Une situation parfaitement ubuesque qui dura plusieurs heures et finit par nous permettre d’identifier le coupable.

Restait ensuite à colmater correctement la fuite.

Évidemment, nous n’avions pas exactement le bon joint avec le bon produit dans la bonne dimension.

Il fallut donc partir à sa recherche dans Húsavík, bricoler, adapter et réparer suffisamment rapidement pour ne pas laisser filer notre fenêtre météo vers le Groenland.

Après avoir passé en revue toutes les solutions imaginables — parmi lesquelles une toile de cuisson en silicone et un mystérieux morceau de caoutchouc ramassé par terre sur le port — nous finîmes par revenir à une approche mécanique beaucoup plus traditionnelle : remettre le joint d’origine et serrer l’ensemble comme des bourrins.

Contre toute attente, cette méthode d’une grande finesse technique fonctionna : la fuite s’arrêta.

Comme souvent à bord d’Anorak 2, la frontière entre ingénierie navale et usage raisonné de la force brute restait assez mince.

Le tourisme attendrait encore un peu.

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12.04

Le génois et nos grandes heures de couture

La mécanique n’eut évidemment pas le monopole de nos problèmes.

Après plusieurs jours dans une mer agitée et des vents soutenus, quelqu’un remarqua une belle déchirure sur le génois.

Or une voile de cette taille n’est pas exactement un torchon que l’on recoud en dix minutes sur la table de la cuisine.

Il fallut l’affaler, la déployer et comprendre comment réparer une zone faite de plusieurs épaisseurs de tissu épais, renforcée par quatre ou cinq lignes de couture.

Nous estimâmes immédiatement que la situation était extrêmement urgente.

Commença donc une nouvelle occupation d’escale : la couture de voile.

Certaines après-midi irlandaises et écossaises se déroulèrent ainsi sur des parkings ou des quais, parfois sous la pluie, à pousser péniblement une aiguille à travers des épaisseurs de tissu qui n’avaient absolument aucune envie d’être traversées.

Le génois était précieux : quelques nœuds pouvaient faire une vraie différence lorsqu’il fallait parcourir plusieurs centaines de milles avant l’arrivée d’un mauvais système météo.

Nous travaillions donc avec beaucoup de sérieux à cette réparation.

Puis Vladimir nous rejoignit.

Il regarda la voile.

Regarda notre travail.

Et nous expliqua assez tranquillement que la zone déchirée concernait principalement un renfort et la bande anti-UV, et que les performances de la voile n’étaient finalement que très peu affectées.

Nous avions donc passé plusieurs après-midi à réparer méticuleusement quelque chose qui pouvait probablement attendre.

C’était instructif.

couture genois 2
coudre genois
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12.05

Tout casse

Je pourrais continuer longtemps.

L’éolienne.

L’annexe.

Les circuits électriques.

Les pompes.

Les toilettes.

Les écoutes.

Les joints.

Les pièces du gréement.

Mais ce rapport deviendrait assez rapidement un catalogue de maintenance nautique.

Je vous propose donc un exercice beaucoup plus simple.

Pensez à n’importe quel équipement que vous connaissez sur un voilier.

Une pompe.

Une poignée.

Une prise électrique.

Une charnière.

Un tuyau.

Une poulie.

Vous l’avez ?

Très bien.

Considérez qu’il a probablement cassé.

Nous l’avons alors soit réparé, soit bricolé suffisamment pour qu’il tienne jusqu’au prochain port, soit regardé quelques secondes avant de conclure :

« Ça, on verra plus tard. »

Et, finalement, c’est peut-être ce qui définit le mieux un vieux voilier d’expédition : non pas un bateau sur lequel rien ne casse, mais un bateau sur lequel on finit toujours par trouver un moyen de continuer malgré ce qui vient de casser.

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Orba

Orba, le voyage dans le voyage

Orba : illustration du récit
Une histoire parallèle embarquée au milieu de la navigation et des escales.

Sur un bateau qui navigue vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les moments où tout l’équipage est réveillé, disponible et réuni autour de la même chose sont finalement assez rares.

Il y avait bien nos réunions hebdomadaires, mais elles avaient généralement pour thèmes les stocks de nourriture, les réparations, le budget ou la manière dont chacun vivait la promiscuité. Nécessaires, parfois profondes, mais pas exactement le genre de rendez-vous que l’on attend avec une impatience enfantine.

Aux escales et aux mouillages, le dîner retrouvait davantage cette fonction. On attendait que les uns aient terminé leur bricolage, que les autres reviennent de leur footing ou de leurs courses, puis on se retrouvait autour d’un bon repas. C’étaient des moments simples et chaleureux où, pour quelques heures, nous n’étions plus une addition de quarts et de tâches à accomplir, mais simplement un équipage réuni autour d’une table.

En navigation, c’était beaucoup plus rare. Il y avait presque toujours quelqu’un qui dormait, quelqu’un qui récupérait de son quart, quelqu’un dehors à surveiller l’horizon et un autre qui tentait simplement de ne pas avoir le mal de mer.

Mais un autre rituel parvenait régulièrement à nous réunir tous :

Orba.

Le jeu de rôle était devenu une petite parenthèse hors du temps. Pendant quelques heures, Anorak 2 continuait sa route, mais nous partions ailleurs.

Et, comme souvent dans le jeu de rôle, on invente un personnage, puis on découvre avec une certaine inquiétude qu’on lui ressemble beaucoup plus que prévu.

Dans cet univers cyberpunk post-apocalyptique, Thomas était devenu un ingénieur fou vendeur d’armes. Vladimir, un chef de cartel aussi subtil qu’un coup de masse. Simon incarnait un écureuil espion particulièrement malin. Gaëtan, un panda garde du corps aussi silencieux que vigilant. Et Adrien, un homme-arbre journaliste, animé d’une curiosité qui allait naturellement lui créer quantité de problèmes.

De mon côté, j’avais préparé un monde complexe, traversé par les complots, les rivalités politiques, les factions autoritaires, les intérêts économiques et diverses puissances occultes. Les joueurs devaient progressivement démêler une conspiration menaçant le pouvoir en place.

J’avais imaginé des lieux, des personnages, des intrigues, des ramifications et probablement des dizaines de manières raisonnables d’avancer dans l’histoire.

Ils n’en choisirent pratiquement aucune.

Et pourtant, contre toute attente, ça fonctionnait.

À l’exception de Simon, c’était le premier jeu de rôle de chacun. Mais tous comprirent rapidement cette étrange liberté qui consiste à pouvoir faire presque n’importe quoi, à condition d’accepter ensuite les conséquences de ses décisions.

Et des décisions, il y en eut.

Gaëtan devint le roi des rats.

Thomas devint le Faucon Noir.

Simon se lia d’amitié avec des tortues mutantes et fut régulièrement manipulé par des puissances occultes qu’il n’avait pas prévu de rencontrer en embarquant sur un voilier pour le Groenland.

Vladimir vit son monde s’effondrer avant de tenter d’en reconstruire un autre avec de nouveaux alliés.

Adrien trahit son oncle avant, assez logiquement, de finir par soigner les traîtres.

Pour le reste, je laisserai les archives d’Orba à ceux qui souhaiteront un jour se plonger dans les méandres de cette histoire.

Mais au-delà du jeu lui-même, ces soirées eurent quelque chose de précieux.

Elles nous permirent de nous découvrir autrement.

Face à un dilemme imaginaire, une décision morale absurde ou une situation complètement impossible, chacun révélait malgré lui une manière de réfléchir, de prendre des risques, de négocier, de protéger les autres ou, parfois, de choisir immédiatement la solution la plus chaotique disponible.

Nous étions ensemble depuis des semaines, mais le jeu créait un nouvel espace où les rapports habituels disparaissaient. Les compétences de marin, de médecin, de grimpeur ou de mécanicien ne comptaient plus vraiment. Pendant quelques heures, les rôles étaient redistribués et d’autres dynamiques apparaissaient.

Pour ma part, je prenais un plaisir immense à faire vivre cet univers.

Imaginer les lieux, les personnages, leurs motivations, les conséquences des choix du groupe, puis regarder avec amusement les joueurs démolir en dix minutes ce que j’avais mis trois heures à préparer.

J’essayais de ne leur imposer presque aucune direction. Leur laisser le maximum de liberté, puis simplement faire en sorte que le monde réagisse de manière cohérente à leurs décisions.

C’était probablement ce que j’aimais le plus : je connaissais l’univers, mais je ne connaissais jamais vraiment l’histoire avant qu’ils ne la vivent.

Orba n’a certainement pas été central dans notre expédition groenlandaise.

Nous aurions traversé l’Atlantique sans lui. Nous aurions grimpé, navigué, bricolé et vécu ensemble exactement de la même manière.

Et pourtant, il apporta quelque chose de difficile à mesurer.

Pendant que notre premier voyage nous emmenait lentement vers le nord, à travers les mers, les îles et les tempêtes, un deuxième voyage avançait en parallèle, quelque part dans un monde qui n’existait que dans nos têtes.

Deux expéditions superposées.

L’une vers le Groenland.

L’autre vers Orba.

Et lorsque nous repensons aujourd’hui à ces longues semaines en mer, les souvenirs des deux mondes ont parfois tendance à se mélanger. N’est ce pas ?

Une longue traversée contient souvent plusieurs voyages à la fois.
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La faune du Nord

Des macareux aux globi

La faune du Nord : illustration du récit
Les animaux rencontrés sur la route deviennent eux aussi des repères du voyage vers le nord.

Naviguer avec des dauphins jouant dans l’étrave, apercevoir au loin le souffle d’une baleine et crier assez fort pour réveiller tout le bateau, suivre du regard les goélands qui nous accompagnent, ou distinguer une silhouette à l’horizon et passer une heure à débattre de ce qu’elle pourrait être… Ces instants font partie des souvenirs les plus précieux d’un voyage en mer.

Il serait d’ailleurs malhonnête de prétendre que la faune marine n’obsède pas un peu tous les marins. Nous avions, nous aussi, notre petite liste rêvée de rencontres. Et au milieu de journées parfois longues, faites d’horizon, de ciel et d’eau, quelques minutes avec un animal pouvaient suffire à illuminer 24 heures.

C’est peut-être cela qui résume le mieux la navigation : de longues heures à attendre et à contempler, ponctuées de quelques instants d’une intensité folle. Une manœuvre, une tempête qui approche, une terre qui apparaît… ou soudain quelques nageoires qui percent la surface.

Et de ce point de vue, nous fûmes incroyablement chanceux.

Nous vîmes défiler des groupes entiers de dauphins, joueurs infatigables venant danser dans l’étrave et disparaissant aussi vite qu’ils étaient apparus. Pendant plusieurs heures, une famille de globicéphales nous accompagna, immense procession sombre avançant paisiblement autour d’Anorak 2. Un autre jour, de grandes baleines apparurent dans le silence, lentes et majestueuses, signalant leur présence par leurs souffles qui montaient au-dessus de la mer avant de disparaître à nouveau sous la surface.

Même les macareux vinrent parfois jusqu’à nous, certains suffisamment curieux pour se poser quelques instants sur le bateau, comme si nous étions devenus, l’espace d’un moment, un morceau flottant de leur territoire.

Si l’on additionnait réellement tous ces instants sur un mois et demi de navigation, ils ne représenteraient probablement qu’une journée, peut-être moins.

Mais le temps ne compte pas vraiment de cette manière en mer.

Quelques minutes avec une baleine peuvent peser davantage dans les souvenirs que plusieurs jours entiers de navigation.

Ces apparitions étaient brèves, imprévisibles et toujours un peu magiques. Elles nous arrachaient instantanément à notre fatigue, à nos quarts, à nos bricolages et à nos préoccupations.

Et chaque fois qu’une silhouette disparaissait sous l’eau, nous retournions à l’horizon avec la même envie :

voir ce qui allait surgir ensuite.

La route vers le Groenland commence bien avant la première glace.
macareux
phoque
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Raconter le voyage

Raconter le voyage

Raconter le voyage : illustration du récit
Quelques étapes, des photographies et des textes adressés aux proches : raconter sans transformer l’aventure en démonstration.

Restait également une question à laquelle nous n’avions pas encore vraiment répondu : que voulions-nous faire du récit de cette expédition ?

Fallait-il la raconter au plus grand nombre ? La garder pour nous ? Partager uniquement quelques nouvelles avec nos familles et nos amis ? Sur quel support ? Avec quelle fréquence ? Et, surtout, avions-nous vraiment envie de passer une partie du voyage à fabriquer du contenu plutôt qu’à le vivre ?

Nous choisîmes finalement une formule simple, à notre image : un Polarsteps, principalement destiné à nos proches.

Chaque étape du voyage apparaîtrait comme un nouveau point sur la carte, accompagné de quelques belles photos et de textes racontant, souvent avec un peu d’autodérision, nos navigations, nos rencontres et nos différentes péripéties.

Simon prit rapidement les commandes de ce carnet de bord numérique et devint, de fait, le correspondant officiel d’Anorak 2 auprès du monde civilisé.

Pas de grande stratégie de communication, pas de publications quotidiennes savamment programmées, pas de course aux abonnés. Simplement l’envie de laisser une trace du chemin parcouru et de permettre à ceux que nous avions laissés à terre de voyager un peu avec nous.

Et, jusqu’au Groenland, ce fut à peu près tout.

Nous naviguions, nous photographiions, nous écrivions de temps en temps.

Le récit venait après le voyage, et non l’inverse.

Du moins, jusqu’aux premières…

Raconter, ce n’est pas agrandir l’aventure. C’est laisser à d’autres de quoi inventer la leur.
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Les escales

Les escales

CherbourgPlymouthObanFort WilliamHoyLeirvíkHúsavíkScoresbysund
Les escales : illustration du récit
Plymouth, Oban, Fort William, Hoy, Leirvík et Húsavík : chaque escale fait partie de l’expédition.

C’est assez amusant de constater que les escales arrivent presque en dernier dans cette partie du rapport. Sur le papier, ce sont pourtant elles qui ressemblent le plus au voyage : de nouveaux ports, des villages, des pubs, des falaises, des rencontres et quelques douches chaudes.

Mais sur un voilier parti pour plusieurs mois, les escales ne sont pas vraiment des parenthèses entre deux morceaux importants. Elles font partie d’un tout. La traversée, les quarts, les repas, les bricolages, les longues heures à regarder l’horizon et les quelques jours passés à terre ont finalement la même importance.

Notre itinéraire jusqu’au Groenland devait durer environ un mois et demi, découpé en une succession de navigations et d’escales dont certaines étaient prévues depuis longtemps et d’autres choisies selon cette méthode très précise de planification maritime appelée :

« On verra bien où le vent nous emmène. »

Le plan initial était malgré tout relativement clair.

Départ de Cherbourg le 1er juin, traversée de la Manche, puis remontée progressive vers l’Irlande. Nous devions rejoindre Dublin pour récupérer Julie, poursuivre vers Belfast pour y déposer Julie et Émilien et embarquer Vladimir et Quentin.

Ensuite, direction l’Écosse et Fort William, où Quentin nous quitterait tandis qu’Adrien nous rejoindrait.

À partir de là, l’équipage définitif serait enfin au complet.

Pour la suite, notre planification retrouvait toute sa sophistication :

Féroé. Islande. Groenland.

Entre les trois, quelques milliers de milles et beaucoup de choses encore à décider.

En réalité, chaque arrêt avait plus ou moins une fonction.

Certaines escales étaient imposées par Anorak 2 lui-même, qui exprimait régulièrement ses préférences géographiques en cassant quelque chose.

Il fallait trouver un port permettant de changer un manomètre de pression d’huile.

Un autre où nous pouvions recoudre le génois.

Un endroit où échouer le bateau pour réparer un passe-coque.

Ou encore un chantier disposant du matériel nécessaire pour souder une pièce sur la plage arrière.

Notre itinéraire touristique dépendait donc parfois davantage de la présence d’un soudeur compétent que du classement Michelin des attractions locales.

D’autres escales servaient simplement de refuge.

On entrait au port avant une tempête, on attendait qu’un coup de vent passe ou, à l’inverse, qu’une pétole interminable laisse enfin place à quelque chose susceptible de gonfler nos voiles.

Et puis il y avait les escales que nous choisissions uniquement parce que nous avions envie d’y aller.

Pas exactement pour faire du farniente.

Disons plutôt pour notre propre définition des vacances. Puisqu’on était là, autant grimper

Il n’était absolument pas question d’attendre le Groenland pour commencer à profiter du voyage.

Tout au long de notre route se trouvaient des falaises, des montagnes et des paysages que nous rêvions depuis longtemps de découvrir.

Nous voulions grimper les orgues basaltiques d’Irlande du Nord.

Nous voulions aller sur la face nord du Ben Nevis et, dans l’idéal, permettre à Simon de décoller en parapente depuis son sommet.

Nous voulions grimper les grandes falaises écossaises qui plongent directement dans la mer.

Nous voulions découvrir, sur l’île de Hoy dans les Orcades, un certain vieux monsieur de grès posé au milieu de l’océan.

Nous voulions voir de nos propres yeux les immenses fjords, les cascades et les paysages volcaniques des Féroé et de l’Islande.

Nous voulions courir dans les prairies d’Écosse et du pays de Galles.

Bref, nous partions au Groenland, mais nous n’avions aucune intention de traverser la moitié de l’Atlantique Nord en fermant les yeux jusqu’à l’arrivée.

Chaque escale était donc une nouvelle excuse pour sortir les chaussons, les baskets ou le matériel de montagne.

Les falaises irlandaises et écossaises nous offrirent nos premières véritables journées de grimpe du voyage.

Un rocher souvent magnifique, des fissures splendides et une conception britannique de l’équipement qui consiste globalement à considérer que si vous vouliez des spits, il fallait rester en France.

On grimpait donc avec nos coinceurs, sans relais équipé au sommet, au-dessus de la mer, avec des panoramas absolument extraordinaires.

Puis, une fois arrivé en haut, venait régulièrement cette petite subtilité locale : il fallait parfois faire un détour considérable pour retrouver le pied de la voie.

La grimpe britannique possédait ainsi cette remarquable capacité à transformer une séance de voie en randonnée de trois heures avec une petite séance d’escalade au milieu.

Il y eut aussi les réserves naturelles de l’ouest du pays de Galles, leurs grandes îles battues par le vent et leurs colonies de macareux presque absurdes tant ils étaient nombreux.

Les pubs irlandais.

Les conversations qui commençaient autour d’une bière et duraient finalement plusieurs heures.

Les discussions avec des Irlandais catholiques ou protestants sur leur histoire, leur territoire, leur vision du pays et parfois leurs souvenirs beaucoup plus récents.

Les routes parcourues en courant faute de voiture.

Les cascades.

Les ports minuscules.

Les villages dans lesquels nous pensions rester une nuit et dont nous repartions deux jours plus tard avec de nouveaux amis.

Bref, je pourrais raconter chacune de ces étapes.

Mais ce rapport deviendrait rapidement un mélange assez indigeste de guide touristique, de topo d’escalade et de carnet de bord.

Et surtout, je tomberais dans la liste à la Prévert des trucs formidables que nous avons vus.

Retenons simplement que presque chaque escale valait son pesant de caramel mou.

Certaines cependant sortirent encore davantage du lot.

Pour une rencontre, une aventure, un paysage ou simplement parce qu’un enchaînement improbable d’événements transforma un port choisi presque par hasard en souvenir majeur du voyage.

Je vais donc m’attarder sur cinq escales en particulier.

Cinq endroits qui, chacun à leur manière, racontent assez bien ce que fut notre route vers le Groenland.

Et pourquoi, finalement, le voyage avait commencé bien avant d’y arriver.

Le voyage avait commencé bien avant d’arriver au Groenland.
16.01

Plymouth

Plymouth fut notre première escale.

Après seulement vingt-quatre heures de navigation depuis Cherbourg, une solide tempête était déjà annoncée sur notre route. Il fallait trouver un endroit où se cacher quelques jours et attendre sagement qu’elle passe.

Et, pour une fois, personne ne manifesta une envie particulière de jouer au héros.

Il faut dire que les premières vingt-quatre heures avaient déjà été particulièrement instructives.

Nous avions traversé la Manche presque entièrement au près, dans une mer forte, courte et cassante, avec un vent puissant et rafaleux qui avait, à un moment, failli coucher Anorak 2. L’équipage n’était évidemment pas encore amariné et le mal de mer avait fait une entrée fracassante dans l’expédition.

À cela s’ajoutait un léger détail : sur les cinq personnes à bord, trois étaient encore largement débutantes en navigation.

La fatigue commençait sérieusement à s’accumuler.

Lorsque le choix se présenta entre continuer avec du vent de face vers un coup de vent annoncé jusqu’à force 9, ou rentrer tranquillement dans Plymouth pour manger, dormir et attendre…

La démocratie maritime fonctionna remarquablement bien.

Plymouth serait notre refuge.

Enfin, c’est ce que nous pensions.

Dans nos souvenirs, Plymouth sera plutôt une prison.

Nous arrivâmes tôt le matin devant l’une des marinas de Plymouth.

Nous appelâmes à la VHF.

Pas de réponse.

Nous rappelâmes.

Toujours rien.

Nous décidâmes donc d’entrer.

C’est une fois engagés dans le port que nous découvrîmes deux infos assez importantes.

Premièrement : la marina était complète.

Deuxièmement : nous n’avions pas vraiment la place de faire demi-tour.

Anorak 2 est un bateau de treize mètres et quinze tonnes dont la marche arrière possède une personnalité propre. Elle fonctionne. Théoriquement. Mais pas nécessairement dans la direction initialement envisagée.

Nous nous retrouvâmes donc légèrement coincés, sans place où aller et avec une marge de manœuvre de plus en plus réduite.

Heureusement, un Zodiac passa à proximité.

Ses occupants comprirent rapidement notre situation et vinrent nous aider à nous amarrer à couple d’un autre bateau.

Formidable.

Sauf que ce Zodiac appartenait à la douane britannique.

Ainsi, avant même que nous ayons posé un pied à terre, bu un café ou compris où se trouvaient les sanitaires, Her Majesty’s Customs avait déjà pris Anorak 2 en charge.

On pourrait légitimement se demander pourquoi être accueilli par les douanes représentait un problème.

Après tout, quand on n’a rien à se reprocher, il n’y a aucune raison de s’inquiéter.

Ce raisonnement était parfaitement juste.

Le seul petit problème était que nous n’avions pas exactement rien à nous reprocher.

Moralement, nous étions plutôt tranquilles.

Administrativement, la situation était plus créative.

Pour le Groenland, nous transportions notre matériel de protection contre les ours polaires : des fusils, des systèmes d’alarme périmétrique et différents dispositifs de défense.

Or certains de ces équipements posaient de sérieux problèmes réglementaires au Royaume-Uni.

Et pour simplifier encore la situation, Vladimir, propriétaire déclaré des armes, n’était pas à bord.

Il devait nous rejoindre deux semaines plus tard à Belfast.

Les douaniers commencèrent pourtant de manière extrêmement sympathique.

Que faisions-nous ici ?

Nous leur expliquâmes notre projet, le Groenland, la tempête, notre besoin de refuge.

Ils semblèrent intéressés.

Puis arriva assez naturellement la deuxième question :

« Do you have any weapons on board? »

Nous aurions probablement gagné beaucoup de temps en mentant.

Nous répondîmes donc :

« Yes. »

Il y eut un petit silence.

Les sourires diminuèrent sensiblement.

Les regards changèrent.

Et quelques minutes plus tard, la population douanière autour d’Anorak 2 avait mystérieusement augmenté.

Commença alors une longue discussion.

Pourquoi avions-nous ces armes ?

Pourquoi le propriétaire n’était-il pas présent ?

Pourquoi allions-nous au Groenland ?

Comment étaient-elles stockées ?

Quels étaient les dispositifs réglementaires français ?

Pourquoi n’avions-nous pas à bord un coffre adapté aux exigences britanniques ?

À cette dernière question, la réponse était assez simple : l’installation demandée revenait peu ou prou à boulonner un coffre-fort à la structure du bateau, opération qui ne faisait étrangement pas partie de notre programme de bricolage avant le départ.

Le plus frustrant était que tout le monde comprenait parfaitement la situation.

Les douaniers avaient bien compris que nous n’étions pas venus envahir la Cornouailles. Pas cette fois-ci en tout cas.

Nous étions cinq alpinistes fatigués, sur un bateau chargé de matériel de montagne, en route vers le Groenland, réfugiés à Plymouth parce qu’une tempête nous bloquait.

Au fil des discussions, l’ambiance redevint même assez chaleureuse. Certains nous conseillèrent des endroits à visiter en bateau, nous parlèrent de leurs régions d’origine et semblèrent sincèrement intéressés par notre voyage.

Humainement, tout allait donc très bien.

Administrativement, malheureusement, la machine était lancée.

Et une fois que la bureaucratie britannique commence à avancer, il devient assez difficile de lui expliquer qu’au fond tout le monde est d’accord et qu’on pourrait peut-être simplement aller boire un thé.

Les armes et une grande partie de nos dispositifs de protection furent donc temporairement saisis.

Il aurait probablement existé une ligne temporelle parallèle dans laquelle, avec suffisamment d’énergie, de négociation et de connaissance du droit britannique, nous aurions pu défendre notre dossier sur place.

Mais après vingt-quatre heures de navigation au près, une nuit quasiment blanche, des vomissements et une arrivée quelque peu sportive dans la marina, nous n’étions pas exactement au sommet de nos capacités diplomatiques.

Nous acceptâmes donc la situation.

Il était assez amusant de faire le bilan.

Nous avions quitté Cherbourg depuis moins de trente-six heures.

Depuis, nous avions :

  • affronté l’une des mers les plus dures de toute la remontée vers le Groenland ;
  • découvert avec précision lesquels d’entre nous avaient le mal de mer ;
  • failli coucher le bateau dans une rafale ;
  • débarqué dans notre première escale épuisés ;
  • été accueillis directement par les douanes ;
  • et perdu temporairement une bonne partie du matériel destiné à nous protéger des ours polaires.

Le départ se passait donc remarquablement bien.

Nous étions à peine arrivés en Angleterre et nous devions déjà réfléchir à la manière de reconstituer plus tard une partie de notre équipement de sécurité avant d’atteindre le Groenland.

Heureusement, notre amie Tiffany, avocate, nous aida ensuite à constituer le dossier nécessaire pour récupérer le matériel saisi.

Nous le retrouverions finalement sur le chemin du retour, trois mois plus tard.

D’ici là, il nous faudrait trouver une autre solution.

Puisque la tempête nous empêchait de repartir, nous restâmes plusieurs jours à Plymouth.

Et, il faut être juste, notre prison était plutôt agréable.

Nous découvrîmes la ville, ses jardins, ses quais, ses fish and chips et surtout sa salle d’escalade, qui nous permit de renouer quelques heures avec une activité dans laquelle le sol avait l’élégance de rester immobile.

Le port était également très bien équipé, ce qui tombait assez bien puisque nous commencions déjà à identifier une petite liste de choses à bricoler.

Nous finîmes donc par profiter pleinement de cette escale forcée.

Plymouth nous enseigna néanmoins quelque chose dès les premiers jours du voyage : notre route vers le Groenland ne serait manifestement pas une simple succession de traits tracés sur une carte.

Il faudrait composer avec la météo, les pannes, les administrations et tous les imprévus que la mer déciderait de placer sur notre chemin.

Et surtout, elle fixa très tôt une règle qui allait devenir assez familière :

quand Anorak 2 entre quelque part « juste pour attendre que ça passe », il se passe généralement beaucoup plus de choses que prévu.

départ plymouth
16.02

Oban

Nous arrivâmes à Oban pour une raison parfaitement pragmatique : il y avait des magasins d’accastillage et des compétences en mécanique marine.

Voilà.

Nous n’attendions rien d’autre de la ville. Notre moteur nous inquiétait, nous cherchions des pièces et des gens capables de nous aider à établir un diagnostic. Oban n’était donc pas une destination : c’était un point utile sur la carte.

Et pourtant, dès l’arrivée, quelque chose changea.

Nous approchâmes par une de ces rares pétoles où la mer semble s’aplatir jusqu’à devenir presque immobile. Pour une fois, rien ne claquait, rien ne roulait, personne n’avait besoin de barrer avec sérieux. Nous sortîmes donc le pan d’escalade sur le pont, la sono, et transformâmes pour quelques heures Anorak 2 en bloc flottant avec vue sur les Highlands.

Un rorqual interrompit la séance au loin.

Le soleil descendait doucement et éclairait de côté les collines écossaises. Les falaises découpaient l’horizon, les reliefs se succédaient dans cette lumière rasante qui donne à l’Écosse quelque chose de presque irréel lorsqu’elle décide, exceptionnellement, de ne pas être cachée derrière un rideau de pluie.

Nous étions venus chercher un manomètre.

Oban avait manifestement décidé de faire un peu mieux que cela.

La ville elle-même nous plut immédiatement. Une petite station balnéaire élégante, vivante sans être écrasante, avec un port agréable, des façades travaillées et cette impression d’être à la fois au bout de quelque chose et au début d’un autre monde.

Surtout, Oban semblait être un carrefour pour celles ux qui avaient décidé de voyager en bateau un peu plus loin que jusqu’au port voisin.

Sur les pontons, nous croisâmes quantité d’équipages en mouvement : tour de l’Écosse, traversée du canal calédonien et de ses grands lochs, circumnavigation des îles Britanniques, routes vers les Hébrides, les Orcades…

Et même, parfois, vers le Groenland.

C’est là que nous rencontrâmes Avannaq 2.

Un autre voilier français, parti de Lorient pour l’ouest du Groenland. Leur voyage avait quelque chose de pélerinage : ils remontaient avec le bateau de son ancien propriétaire, décédé depuis, afin d’y récupérer certaines de ses affaires.

Ils étaient cinq, jeunes, grimpeurs, enthousiastes, avenants et engagés dans un projet qui ressemblait suffisamment au nôtre pour que la conversation démarre immédiatement.

Et, détail créant instantanément une forme de fraternité :

leur moteur était en panne.

Le nôtre nous inquiétait.

Nous avions donc déjà beaucoup en commun.

Ce qui fut intéressant, pourtant, ne fut pas seulement tout ce qui nous rapprochait, mais aussi tout ce que nous avions fait différemment.

Ils étaient cinq, nous étions six.

Ils avaient un couple à bord ; nous avions volontairement évité cette configuration.

Nous naviguions avec un pilote et une grande capote protégeant le cockpit ; ils n’avaient ni l’un ni l’autre.

Nous connaissions Anorak 2 depuis presque deux ans, en bricolant dessus par périodes, entre deux semaines de travail ou deux obligations. Eux avaient récupéré leur bateau quelques mois plus tôt et s’étaient retrouvés presque d’un bloc pour le préparer avant le départ.

Leur organisation n’était pas la nôtre.

Leur rapport au confort non plus.

Leur manière de décider, de préparer et de naviguer différait.

Et pourtant, leur projet fonctionnait.

C’était assez réjouissant.

Rencontrer un autre équipage engagé vers la même région nous permettait de regarder nos propres choix avec un peu de recul. Certaines de leurs solutions nous donnaient des idées. D’autres nous confortaient dans les nôtres. Et sans doute l’inverse était-il vrai pour eux.

C’est parfois le propre des voyages : regarder le bateau du voisin en se disant qu’il a eu une excellente idée, puis rentrer dans le sien en se rappelant qu’on aime quand même beaucoup la manière dont on a construit les choses.

Avec Yann, Victoire, Valentine, Lucas et Alex, les deux sentiments s’entremêlaient en permanence.

Nous partageâmes quelques repas, une journée de grimpe, beaucoup de conversations et quantité de plans plus ou moins sérieux sur les routes à venir.

Nous nous retrouvâmes aussi dans un pub d’Oban devant un match Écosse-Maroc de coupe du monde.

Puis chacun reprit ses bricolages, ses recherches de pièces, ses problèmes de moteur et ses préparatifs pour la suite.

Lorsque nous quittâmes finalement Oban vers Fort Williams, notre problème mécanique était réglé. Et le leur aussi.

Mais ce n’était plus vraiment ce que nous retenions de l’escale.

Nous étions arrivés pour acheter des pièces.

Nous repartions avec des idées nouvelles, un autre regard sur notre propre expédition et de nouveaux compagnons de route.

Et cette impression agréable que, quelque part plus au nord, deux petits voiliers français un peu bricolés poursuivaient désormais, chacun à leur manière, le même horizon.

rando
oban1
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16.03

Fort Williams

Fort William fut notre première véritable escale de montagne.

Jusque-là, nous avions surtout suivi les côtes, les ports, les falaises et les caprices du bateau. À Fort William, pour la première fois, l’horizon se relevait franchement devant nous.

La ville vit au pied du Ben Nevis, le plus haut sommet du Royaume-Uni et un lieu mythique de l’alpinisme britannique. Sa face nord, austère et découpée, est parcourue de lignes de mixte hivernal qui ont façonné des générations d’alpinistes anglo-saxons. Un morceau d’histoire de l’alpinisme, posé juste au-dessus de la mer.

Nous avions deux bonnes raisons de nous arrêter là : gravir le Ben Nevis et, ensuite, entrer dans le canal calédonien pour poursuivre notre route vers le nord.

Nous arrivâmes vers midi dans un minuscule port tenu par un couple âgé, tour à tour adorable, taquin et pointilleux sur la manière exacte dont devait fonctionner leur ponton.

Quelques minutes à peine après avoir amarré Anorak 2, les sacs étaient prêts.

Nous partions en montagne.

Après plusieurs semaines durant lesquelles notre univers s’était principalement résumé à une coque d’acier, des pontons et une ligne d’horizon assez plate, retrouver un sentier, du dénivelé et du rocher avait quelque chose de presque euphorisant.

Nous choisîmes de rejoindre le sommet par l’arête nord.

La difficulté était modeste, mais cela importait finalement assez peu. Autour de nous s’ouvrait peu à peu tout le paysage des Highlands : les lochs, les vallées vertes, les reliefs sombres et, au loin, la mer par laquelle nous étions arrivés quelques heures auparavant.

Et surtout, nous découvrions de près cette face nord qui avait nourri tant de récits d’alpinisme. Nous avancions au milieu de noms, de lignes et de parois que d’autres avaient parcourus en hiver, dans le froid, la neige et le brouillard écossais.

Il y avait quelque chose d’émouvant à passer ainsi de la mer à la montagne sans véritable transition : quitter notre bateau au matin et se retrouver quelques heures plus tard au sommet du Royaume-Uni.

Simon avait évidemment décidé d’ajouter une dimension supplémentaire à la journée.

Il avait monté son parapente.

Arrivé au sommet, pendant que nous profitions tranquillement du paysage, il commença à observer les pentes, le vent et les possibilités de décollage. Puis il trouva son créneau.

Nous le regardâmes déplier sa voile et s’installer au bord de la montagne.

Quelques instants plus tard, il s’arracha du sol.

Et nous ressentîmes immédiatement une joie pour lui, légèrement parasitée par une jalousie tout à fait sincère.

Pendant qu’il glissait tranquillement vers la vallée, porté par l’air au-dessus des Highlands, nous prîmes conscience que notre propre moyen de descente consistait à utiliser nos jambes.

Il n’en fallut pas davantage pour transformer le retour en course.

Nous dévalâmes donc la montagne avec l’ambition parfaitement absurde de rejoindre au plus vite quelqu’un qui, lui, descendait en volant.

Nous n’avions aucune chance.

Mais cela rendait la course plus amusante.

Pour Simon, ce vol depuis le Ben Nevis avait la saveur simple d’un petit rêve réalisé.

Pour nous tous, Fort William marqua quelque chose d’autre.

Après des semaines tournées vers la navigation, les réparations et la progression vers le nord, la montagne venait enfin de reprendre sa place dans le voyage.

Nous étions partis en voilier pour aller grimper au Groenland.

Ce jour-là, en regardant Simon disparaître sous sa voile au-dessus des Highlands, le lien entre ces deux mondes devint soudain clair.

La mer ne nous éloignait pas des montagnes.

Elle était simplement devenue notre manière d’aller de l’une à l’autre.

ben nevis
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16.04

Hoy

Hoy fut notre première destination véritablement insulaire.

Après les côtes anglaises, irlandaises et écossaises, nous commencions enfin à quitter les grandes terres pour mettre le cap sur ces petites îles du Nord qui allaient désormais rythmer notre route vers le Groenland.

Et si nous avions choisi Hoy, ce n’était pas tout à fait par hasard.

Notre tout nouveau topo d’escalade écossais nous avait rappelé que l’île abritait l’un des monuments les plus célèbres de la grimpe britannique : le Old Man of Hoy, un impressionnant pilier de grès de 137 mètres dressé seul face à l’océan.

Un vieux monsieur suffisamment élégant pour justifier un détour en voilier.

Nous quittâmes donc la plutôt triste bourgade de Wick pour rejoindre Hoy et arrivâmes vers 14 heures dans un mouillage aussi inconfortable que spectaculaire.

Anorak 2 roulait gentiment sur sa chaîne, mais le décor compensait largement : deux immenses falaises entouraient la baie, tandis qu’à terre s’étendaient de grandes vallées verdoyantes ponctuées de quelques maisons.

L’endroit avait immédiatement cette sensation que nous recherchions depuis le départ : celle d’être un peu plus loin de tout.

L’équipage se divisa rapidement en deux groupes.

Les uns iraient pêcher et tenter de trouver quelques crustacés pour améliorer le dîner.

Les autres traverseraient l’île en courant pour découvrir l’autre côte.

Et le lendemain matin, tous ceux qui avaient encore l’usage de leurs jambes iraient grimper le Old Man.

Le programme était raisonnable.

Ce qui constituait déjà une première erreur.

Avec Adrien et Thomas, nous partîmes donc en courant à travers Hoy.

De grandes vallées vertes, quelques moutons, pratiquement personne et, chose surprenante, une route remarquablement entretenue pour une île sur laquelle nous avions l’impression qu’il y avait davantage de moutons que d’habitants.

Après une dizaine de kilomètres, nous atteignîmes l’autre côté de l’île.

Et là, un panneau apparut :

CAFÉ – BAR

Nous étions venus courir. Nous entrâmes dpnc

Après tout, il aurait été culturellement irresponsable de traverser toute l’île sans prendre le temps d’étudier les traditions locales.

Le lieu était charmant : quelques produits régionaux, des pâtisseries, de quoi manger et, surtout, des bières brassées directement sur Hoy.

En revanche, il était complètement vide.

À une exception près : les deux gérants, un couple de Britanniques installés sur l’île, dont le mari était également gardien de phare.

Nous commandâmes quelques spécialités locales et décidâmes évidemment de tester les bières.

Puis, puisque nous étions seuls dans l’établissement, nous proposâmes aux propriétaires de se joindre à nous.

Ils acceptèrent.

Le mari semblait d’ailleurs avoir déjà effectué une étude approfondie de la production brassicole locale avant notre arrivée, et se montra ravi de poursuivre les recherches avec trois Français.

Le footing commençait doucement à changer de nature.

La conversation dura.

Longtemps.

Nous parlâmes de Hoy, de la vie sur une petite île des Orcades, du métier de gardien de phare, de leur auberge, de notre voyage, du Groenland, des bateaux et de quantité d’autres sujets passionnants.

Ils nous firent goûter quelques plats locaux.

Notamment un étonnant burger composé de Saint-Jacques et de boudin noir, pas si mal.

Puis arrivèrent les whiskies.

Des whiskies écossais et locaux.

Des whiskies qu’il était, selon notre hôte, absolument indispensable de découvrir pour comprendre correctement le territoire.

Nous étions naturellement très attachés à la compréhension du territoire.

À ce stade, le terme dégustation devenait néanmoins de plus en plus généreux.

Puis la conversation dériva vers les richesses marines de Hoy.

Notre nouvel ami nous expliqua que les eaux autour de l’île regorgeaient de coquillages et de crustacés.

Quelques minutes plus tard, il annonça qu’il allait nous montrer.

Et nous voilà donc embarqués dans sa voiture avec un gardien de phare joyeusement alcoolisé, direction la jetée.

Dans l’eau, il conservait directement ses réserves d’huîtres et de coquilles Saint-Jacques.

Avec l’œil légèrement torve mais un enthousiasme intact, il sortit de quoi nourrir largement six personnes, fourra l’ensemble dans un sac et nous le tendit.

Nous tentâmes vaguement de refuser.

Mais il était plus solide que nous.

Et surtout beaucoup plus convaincu que nous que nous allions repartir avec ses coquillages.

Nous repartîmes donc avec le sac. ravis.

Nos hôtes proposèrent ensuite de nous reconduire jusqu’au bateau.

Nous acceptâmes.

À ce stade, prétendre que nous étions toujours partis faire un footing devenait objectivement difficile.

Avant de partir, ils ajoutèrent encore au chargement un stock de bières dont la date était dépassée, mais qui, selon eux, étaient toujours parfaitement buvables.

Après une vérification scientifique immédiate, nous confirmâmes leur diagnostic.

Nous les invitâmes à venir dîner sur Anorak 2.

Après un mois à vivre dans treize mètres de bateau, nous éprouvions toujours un vrai plaisir à faire découvrir notre maison flottante aux personnes rencontrées sur la route.

Nous nous retrouvâmes finalement sur la plage, face au voilier, à attendre que l'équipe A viennent nous chercher en annexe.

L’attente dégénéra assez rapidement en bagarre parfaitement infantile avec le patron du café dans un parterre herbeux jonché de crottes moutonnées, dont aucun participant ne semble aujourd’hui capable d’expliquer précisément l’origine.

Le bateau était à quelques centaines de mètres.

La mer était agitée.

Nos nouveaux amis observèrent l’annexe bondir dans les vagues et prirent finalement la décision la plus raisonnable de toute la journée :

ils ne viendraient pas dîner.

À juste titre, ils préférèrent éviter de finir trempés.

Nous leur dîmes donc au revoir et rejoignîmes Anorak 2 vers 22 heures, chargés d’huîtres, de Saint-Jacques, de bières, de souvenirs et avec ce sourire particulier qui indique généralement qu’une simple sortie footing a très largement dépassé son cahier des charges.

Et là, nous découvrîmes que l’autre moitié de l’équipage n’était pas restée inactive.

Ils étaient partis pêcher.

Et, pour une fois dans l’histoire de nos activités nautiques, ça avait fonctionné.

Même beaucoup trop bien.

Douze cabillauds.

Ils avaient pêché douze cabillauds.

La pêche elle-même avait duré moins de cinq minutes.

Il avait fallu arrêter volontairement, ce qui constituait une situation nouvelle pour des pêcheurs dont la technique habituelle consistait plutôt à passer des heures à prouver que la mer était vide.

Lorsque nous arrivâmes, les poissons étaient déjà en train de mijoter dans un énorme mafé préparé avec amour par Vladimir et Simon.

Notre récolte de coquillages rejoignit donc un dîner qui, à ce stade, ressemblait davantage à un banquet qu’à un repas improvisé sur un voilier.

Nous mangeâmes tard.

Très tard.

Beaucoup trop tard.

Petit problème : le réveil était prévu à 5 heures du matin.

Quelques heures plus tard, les alarmes sonnèrent.

Personne n’avait suffisamment dormi.

Les yeux étaient collés.

Les corps ne manifestaient aucun enthousiasme particulier à l’idée de courir vers une falaise.

Le départ fut donc marqué par ce que l’on pourrait élégamment qualifier d’une certaine inertie collective.

Nous finîmes néanmoins par nous mettre en route et arrivâmes vers 8 heures devant le Old Man.

Et là, malgré la fatigue, plus personne ne regrettait vraiment le réveil.

Le pilier était magnifique.

Une immense tour de grès rouge dressée face à la mer, isolée du reste de la falaise, dans un décor qui donnait immédiatement envie de grimper.

Un de ces endroits où l’objectif n’a finalement plus tellement besoin d’être justifié.

Malheureusement, nous n’étions pas seuls.

Une cordée était déjà engagée dans la voie normale.

Et elle progressait…

avec méthode.

Beaucoup de méthode.

Nous attaquâmes derrière elle.

La première longueur passa rapidement.

Puis vint le début des difficultés, notamment une belle longueur de fissure autour du 6b.

Avec Adrien, nous arrivâmes au relais.

Et nous attendîmes.

Puis nous attendîmes encore.

Et encore un peu.

La cordée devant nous semblait négocier chaque mètre de la voie comme un sommet diplomatique.

Nous restâmes près de deux heures au relais, suspendus à regarder le ciel changer et notre fenêtre météo se refermer tranquillement.

Le vent montait.

Les nuages arrivaient.

Et, progressivement, le constat devint évident : continuer nous exposerait à terminer la voie dans de mauvaises conditions.

Il fallut renoncer.

Un choix raisonnable et responsable.

Un choix qui nous agaça.

Nous redescendîmes donc.\*\* Nous repartîmes brocouilles.\*\*

Nous quittâmes Hoy sans avoir coiffé le Old Man.

Et pourtant, cette escale restera probablement l’une de celles dont nous nous souviendrons le plus.

Parce que Hoy avait exactement ce que nous étions venus chercher dans ces îles du Nord : une sensation d’isolement, des falaises spectaculaires, une identité forte, quelques habitants d’une générosité désarmante et ce rythme particulier des petits territoires où une sortie de dix kilomètres peut se terminer avec un gardien de phare, plusieurs whiskies et un sac entier de Saint-Jacques.

Nous étions venus principalement pour grimper un pilier.

Nous repartîmes avec douze cabillauds dans le ventre, une légère dette de sommeil, quelques souvenirs assez flous autour d’un whisky et un projet inachevé.

Finalement, ce n’était peut-être pas plus mal.

Le Old Man of Hoy est toujours là.

Et nous avons désormais une excellente raison de revenir lui rendre visite.

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16.05

Leirvík

Leirvík est un petit village de pêcheurs de moins de mille habitants, posé au nord des îles Féroé. Sur la carte, rien ne laissait particulièrement présager que cette escale deviendrait l’un des souvenirs les plus joyeux du voyage.

Le village était simplement parfaitement placé sur notre route vers l’Islande.

Nous arrivâmes vers 22 heures, amarrâmes Anorak 2 dans le petit port et découvrîmes assez rapidement qu’il n’existait pas exactement de capitainerie ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

En réalité, la capitainerie n’était pas seulement fermée le soir.

Elle était fermée l’été.

Le problème était donc réglé.

Nous avions néanmoins trouvé quelques informations sur Internet : une salle commune était mise à disposition des équipages, avec des toilettes et surtout des douches. Après plusieurs jours en mer, le mot douche possède un pouvoir d’attraction assez difficile à expliquer à quelqu’un qui en prend une tous les matins.

À peine le bateau amarré, nous partîmes donc explorer le port, affaires de toilette sous le bras.

Nous découvrîmes la fameuse salle : vide, éclairée, parfaitement chauffée. Un petit paradis.

Cinq minutes plus tard, un homme entra, nous salua et s’assit tranquillement avec nous.

La conversation commença.

Puis, presque naturellement, il nous proposa :

« Vous voulez visiter le musée maritime ? »

Il était près de 23 heures.

Le musée était évidemment fermé.

Et l’homme assis devant nous était évidemment le directeur du musée.

Cinq minutes après avoir débarqué dans un village dont nous ignorions pratiquement tout, nous nous retrouvions donc à suivre son directeur dans les rues désertes de Leirvík pour une visite privée nocturne du musée maritime local.

Il était passionné de bateaux.

Nous étions six personnes ayant traversé une partie de l’Atlantique sur un vieux voilier en acier.

Nous avions quelques sujets de conversation.

Il nous raconta l’histoire maritime de la région, les méthodes traditionnelles de pêche, les bateaux féroïens, les techniques développées au fil des générations pour travailler dans ces eaux où la mer n’a pas exactement la réputation d’être complaisante.

La visite aurait déjà suffi à faire de cette soirée un excellent souvenir.

Puis un ami du directeur entra dans le musée.

Très souriant.

Très sympathique.

Il s’assit devant le piano.

Et se mit à jouer.

Quelques morceaux plus tard, il nous annonça qu’il connaissait une chanson française. Les Champs-Élysées.

Nous nous retrouvâmes donc, au milieu de la nuit, à chanter Joe Dassin autour d’un piano dans un musée maritime fermé d’un village de huit cents habitants aux îles Féroé.

À ce stade, nous avions compris que Leirvík avait probablement décidé de prendre notre escale en main.

La soirée se termina avec une promesse : nous retrouver le lendemain soir au Bowling, qui était à la fois le restaurant, le bar et, semble-t-il, l’un des centres névralgiques du village.

Nous prîmes enfin nos douches et retournâmes dormir à bord, ravis de cette première soirée.

Le lendemain matin, Simon et moi partîmes faire quelques courses pour compléter les stocks du bateau.

Sur le ponton, nous aperçûmes un pêcheur en train de décharger sa prise.

Un homme d’environ soixante-dix ans, visage sculpté par le vent, peu bavard, petit bateau de pêche et quatre caisses remplies de poissons.

Autrement dit : exactement le genre de personne sur laquelle deux Français affamés se précipitent pour essayer d’acheter du poisson frais.

Nous lui demandâmes donc, avec beaucoup de gestes et quelques mots d’anglais, s’il accepterait de nous vendre une partie de sa pêche.

Un autre homme présent sur le quai intervint alors.

Il nous expliqua que le pêcheur ne parlait pas anglais.

Puis ajouta qu’il ne nous vendrait certainement pas ses poissons.

Nous comprîmes que notre tentative commerciale venait d’échouer.

Il poursuivit :

« Il ne vous les vendra pas. Il va vous les donner. »

Et effectivement, le vieux pêcheur entreprit tranquillement de nous offrir une partie de sa prise.

Nous protestâmes par principe.

Pas très longtemps.

Puisque nous étions tout de même français et que nous avions une certaine conception de la diplomatie internationale, je lui donnais un coup de main pour enfourner son camion et Simon retournais au bateau chercher quelques saucissons et terrines.

Ainsi se conclut probablement l’un des plus beaux accords commerciaux franco-féroïens de l’année :

poisson frais contre charcuterie.

Tout le monde semblait très satisfait.

L’homme qui avait servi d’interprète se révéla lui aussi d’une gentillesse assez désarmante.

En discutant, nous lui parlâmes de notre voyage et de quelques-uns des problèmes logistiques qui occupaient nos escales.

Notamment les lessives.

Il nous proposa immédiatement d’utiliser sa propre buanderie.

Puis il vint nous chercher en voiture au bateau, nous emmena chez lui, nous fit visiter sa maison et nous accueillit avec la simplicité de quelqu’un pour qui recevoir six inconnus fraîchement débarqués d’un voilier semblait être une activité parfaitement normale.

Il nous proposa également de goûter de la viande de baleine préparée localement.

La chasse aux cétacés aux Féroé est évidemment un sujet sensible, sur lequel chacun d’entre nous avait déjà ses propres réflexions et réserves. Mais nous n’étions pas venus là pour transformer une invitation chez quelqu’un en tribunal improvisé.

Nous étions surtout venus rencontrer un territoire et ceux qui l’habitent.

Nous avons donc choisi d’écouter, de comprendre la place de cette pratique dans la culture locale et d’accueillir ce qui nous était offert avec respect, sans que cela nous oblige pour autant à suspendre tout regard critique sur le sujet.

C’était aussi cela, voyager : se retrouver parfois face à des habitudes très éloignées des siennes et accepter qu’une rencontre soit d’abord une occasion de comprendre avant d’être une occasion de juger.

Le soir venu, nous respectâmes notre engagement et retournâmes au Bowling.

Nous y retrouvâmes notre pianiste de la veille.

Nous apprîmes alors un petit détail que personne n’avait jugé utile de nous préciser : notre sympathique chanteur était l’un des artistes les plus connus des Féroé.

Il était venu jouer Les Champs-Élysées avec six Français inconnus dans un musée à 23 heures, et nous avions simplement pensé :

« Il joue bien du piano, ce gars. »

La soirée aurait pu s’arrêter là.

Mais il nous expliqua qu’un festival de musique avait lieu ce soir-là, à une quinzaine de kilomètres de Leirvík.

Et qu’avec deux amis, ils pouvaient nous y emmener.

Il aurait fallu être particulièrement attachés à notre nuit de sommeil pour refuser.

Nous montâmes donc dans les voitures.

Quelques kilomètres plus tard, nous débarquions dans une fête intégralement féroïenne, sans aucun touriste à l’horizon.

À part six Français qui ne savaient toujours pas exactement ce qu’ils faisaient là.

Nos nouveaux amis nous présentèrent à leurs amis.

Qui nous présentèrent à leurs amis.

Et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’une partie significative du festival semble connaître l’existence du voilier français arrivé la veille.

La soirée prit rapidement une tournure merveilleusement improbable.

Nous rencontrâmes une succession de personnages tous plus chaleureux et hauts en couleur les uns que les autres.

L’un voulait absolument nous inviter chez lui pour goûter de la cervelle de mouton.

Un autre nous faisait découvrir sa sélection de techno locale autour de bières féroïennes.

Un autre encore nous faisait goûter différents alcools du coin avec un enthousiasme que nous tentions de suivre.

Certains nous racontaient leur vie sur l’archipel.

D’autres leurs projets de départ pour le Danemark.

D’autres voulaient simplement savoir pourquoi six Français avaient décidé de naviguer jusqu’au Groenland sur un voilier en acier.

La nuit avançait.

Nous étions loin du bateau.

Et se posa progressivement la question assez traditionnelle de toute soirée réussie :

comment rentrer ?

Un monsieur d’un certain âge, resté parfaitement sobre et qui circulait autour du festival en voiture, nous proposa tout simplement de nous ramener.

Tous.

Jusqu’au bateau.

Nous nous retrouvâmes donc à nouveau transportés à travers l’île par quelqu’un que nous ne connaissions pas quelques heures auparavant, avec cette impression assez merveilleuse que, depuis notre arrivée à Leirvík, chaque problème logistique semblait trouver spontanément un Féroïen prêt à le résoudre.

Le lendemain matin, nous retournâmes au supermarché.

Et là se produisit peut-être l’épisode le plus féroïen de toute cette escale.

Nous croisâmes le chanteur.

Puis l’homme qui nous avait prêté sa machine à laver.

Puis quelqu’un rencontré au festival.

En l’espace de quelques minutes, nous retrouvâmes pratiquement toutes les personnes rencontrées au cours des quarante-huit heures précédentes.

Nous avions l’impression d’être devenus des habitués du village après deux nuits seulement.

Le monde est parfois petit.

Aux Féroé, il l’est juste un peu plus qu’ailleurs.

Nous étions venus à Leirvík parce que le port était bien placé sur notre route.

Nous en repartîmes avec du poisson, du linge propre, quelques nouveaux goûts en bouche, une soirée de festival improbable, des dizaines de rencontres et l’un de ces souvenirs qui donnent tout leur sens aux escales.

Nous cherchions principalement un endroit où dormir avant de repartir vers l’Islande.

Nous avions trouvé beaucoup mieux.

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16.06

Husavík

Húsavík fut notre port d’attente pour le Scoresbysund.

Un délicieux petit port du nord de l’Islande, pas tout à fait dimensionné pour ravitailler confortablement un voilier chargé pour plusieurs semaines d’autonomie, mais suffisamment accueillant pour qu’on s’y sente rapidement bien.

La petite ville est posée au bord d’une large baie, sous des collines verdoyantes couvertes, en ce début d’été, de fleurs rouges. Au large s’étendent des eaux réputées dans toute l’Islande pour leurs baleines. Après plusieurs semaines à remonter vers le nord, le paysage avait changé. La lumière aussi. La nuit disparue.

Nous sentions surtout que nous approchions de quelque chose.

Le Groenland était désormais de l’autre côté de la mer.

Il ne restait plus d’archipel intermédiaire, plus de port prévu, plus de petit saut vers une terre suivante.

La prochaine fois que nous toucherions terre, ce serait là-bas.

En attendant, Húsavík devint pour quelques jours notre maison.

Nous profitâmes des bains chauds islandais, courûmes et randonnâmes dans les montagnes alentour, préparâmes le bateau, complétâmes péniblement nos réserves et eûmes notamment le privilège de payer ce qui restera probablement la lessive la plus chère de nos histoires.

Comme souvent depuis notre départ, ces quelques jours furent aussi faits de rencontres improbables.

Nous partageâmes des trajets avec une Iranienne installée en Islande, un grand maître d’échecs islandais, une famille allemande voyageant dans un ancien camion militaire et toute une galerie de voyageurs dont les routes semblaient s’être donné rendez-vous dans ce petit port du nord de l’Islande.

Mais une rencontre allait compter plus que les autres pour la suite du voyage.

Dans le port se trouvait un vieux gréement anglais qui, lui aussi, préparait sa traversée vers le Scoresbysund.

Son propriétaire, Alasdair, essayait d’y parvenir depuis trois ans.

Les deux années précédentes, la météo et les glaces l’avaient arrêté. Il connaissait donc particulièrement bien cette frontière invisible séparant encore Húsavík du Groenland : les cartes de glace, les courants, les zones d’accès, les difficultés du fjord et surtout cette part d’incertitude propre aux navigations polaires.

Il partagea volontiers son expérience avec nous et nous prêta même un rapport cet une carte consacré à la navigation arctique, rédigé par des navigateurs britanniques.

Nous apprendrions plus tard que, cette fois, sa troisième tentative fut la bonne.

Après des années à en rêver et deux voyages interrompus aux portes des glaces, il entra enfin dans le grand fjord.

Il y avait quelque chose de touchant dans cette obstination. Le Scoresbysund n’était plus seulement pour nous un point d’arrivée sur une carte. Il devenait un endroit suffisamment difficile à atteindre pour que certains acceptent d’y revenir année après année jusqu’à ce que la mer veuille bien les laisser passer.

Et, à son contact, notre propre traversée commença à prendre une autre dimension.

Jusque-là, nous avions navigué vers le nord.

À Húsavík, nous commençâmes véritablement à préparer une navigation polaire.

Les soirées prirent alors une allure de cellule de crise météorologique.

Nous étalions les cartes.

Cartes des glaces danoises et norvégiennes. Images satellites américaines et européennes. Prévisions de vent. Houle. Pression. Cartes topographiques du Groenland.

Nous passions d’une source à l’autre, essayant de faire parler chacune d’elles.

Où se trouvait exactement la limite de la banquise ?

Quelle était sa densité ?

Dans quelle direction dérivaient les plaques ?

Où les icebergs risquaient-ils de se concentrer ?

Comment les immenses reliefs groenlandais allaient-ils accélérer ou détourner les vents ?

Où pouvaient se déclencher les vents catabatiques descendant de la calotte ?

Et surtout : par où passer ?

Nous superposions les informations comme on assemble progressivement les morceaux d’un puzzle dont l’image change chaque jour.

À mesure que les heures passaient, la côte groenlandaise cessait d’être une simple ligne lointaine.

Nous commencions à imaginer les glaces.

Les premiers icebergs.

La baisse de température.

Les quarts dans le brouillard.

La veille permanente.

Et cette drôle de sensation que, de l’autre côté, les règles habituelles de navigation allaient légèrement changer.

Pendant quatre jours, nous attendîmes.

Puis les modèles commencèrent doucement à converger.

Une fenêtre apparaissait.

Un vent portant pourrait nous pousser rapidement vers l’ouest, jusqu’aux abords de la limite des glaces. Derrière lui devait s’installer une pétole : pas idéale pour avancer vite, mais presque parfaite pour entrer doucement dans la zone de glace, observer, manœuvrer au moteur et chercher notre chemin entre les plaques et les icebergs.

Sur les images satellites, la densité semblait suffisamment faible pour imaginer un passage.

Pas une autoroute.

Plutôt un labyrinthe dont les murs bougeaient lentement.

Mais un labyrinthe franchissable.

Après des semaines à parler du Groenland, à préparer le bateau pour le Groenland, à acheter du matériel pour le Groenland et à expliquer à tous ceux que nous rencontrions que nous allions au Groenland, quelque chose venait de changer.

Cette fois, nous allions réellement partir pour le Groenland.

Le mercredi, nous quittâmes donc Húsavík.

Les amarres furent larguées avec un mélange difficile à décrire : l’excitation du départ, une certaine appréhension, et surtout l’impatience immense de découvrir enfin cette mer glacée que nous imaginions depuis des mois.

Devant nous, quelques centaines de milles d’océan.

Puis la glace.

Et derrière elle, quelque part encore invisible :

le Scoresbysund.

III. Le Groenland
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L’arrivée dans les glaces

L’arrivée dans les glaces

L’arrivée dans les glaces : illustration du récit
Après l’Islande, l’approche du Scoresbysund et d’Ittoqqortoormiit marque l’entrée dans les glaces.

Depuis Húsavík, nous avions passé plusieurs jours à dépouiller les cartes, les modèles météo et les images satellites pour tenter d’identifier le créneau idéal vers le Scoresbysund.

Et, chose presque suspecte dans une expédition où beaucoup de choses avaient déjà pris quelques libertés avec nos plans, nous étions exactement dans les temps : départ prévu autour du 14 juillet, arrivée espérée le 19.

Sur les cartes de glace, un passage semblait s’ouvrir au sud de l’entrée du fjord.

Mais il ne suffisait pas de viser ce chenal et d’avancer tout droit.

Le cap situé au sud du Scoresbysund était réputé pour ses vents violents, accélérés par les immenses reliefs groenlandais. Notre stratégie consistait donc à remonter le plus au nord possible à travers la zone de glace avant de nous rapprocher de la côte, afin d’éviter ce passage exposé.

Nous quittâmes Húsavík avec un vent modéré et une mer relativement calme, en visant d’abord un point situé à une centaine de milles à l’est de l’entrée du fjord.

Devant nous : l’océan.

Derrière : l’Islande.

Et quelque part au-delà de l’horizon, pour la première fois, le Groenland.

La première journée fut magnifique.

La mer était douce, le bateau avançait tranquillement et l’atmosphère ressemblait presque davantage à une croisière qu’à l’approche d’une navigation polaire.

La deuxième journée fut un peu moins paisible, mais rien d’inquiétant.

Pendant ce temps, je préparais un briefing spécifique pour l’entrée dans les glaces.

Nous décidâmes de le faire le lendemain vers midi. L’idée était de laisser chacun dormir autant que possible puis de réunir tout l’équipage avant d’entrer réellement dans cette nouvelle mer.

J’avais simplement transmis une consigne aux responsables de quart :

surveillez la température de l’eau.

Notre pilote disposait heureusement d’un capteur relativement précis. Depuis le départ d’Islande, nous regardions donc le chiffre baisser doucement.

Six degrés.

Cinq.

Quatre.

Cela ressemblait encore à une donnée parmi d’autres sur un écran.

Mais elle racontait en réalité quelque chose de très concret :

nous approchions de la glace.

Au réveil du troisième jour, le monde avait changé.

La belle mer des premières heures avait disparu.

Le vent soufflait autour de 25 nœuds.

La houle était devenue courte et agitée.

Le ciel s’était refermé dans un gris lourd.

La visibilité oscillait entre quelques dizaines et quelques centaines de mètres.

Et la température de l’eau était tombée sous les 3 °C.

À partir de là, le sujet n’était plus théorique.

Nous étions entrés dans une zone où les icebergs devenaient probables.

Et le danger n’était pas seulement constitué par les énormes cathédrales blanches que l’on imagine lorsqu’on prononce le mot iceberg.

Les plus inquiétants étaient parfois les plus petits.

Un morceau de glace dépassant d’à peine vingt centimètres au-dessus de la surface pouvait peser plusieurs tonnes. Dans une mer formée, au milieu des crêtes blanches et des embruns, il pouvait être pratiquement invisible jusqu’au dernier moment.

Pour Anorak 2, quinze tonnes d’acier lancé à plusieurs nœuds, la rencontre resterait très désagréable.

Pour la glace aussi, sans doute.

Le briefing prévu tranquillement pour midi fut donc légèrement avancé.

Nous réunîmes l’équipage et passâmes en revue tout ce que nous avions appris pendant les semaines précédentes.

Le vent d’abord.

Les modèles météo et leurs limites dans une région où le relief immense peut rendre une prévision générale presque inutile à l’échelle d’un fjord.

Les vents catabatiques surtout : ces masses d’air froid et dense qui dévalent depuis les calottes et les glaciers, accélèrent dans les vallées et peuvent transformer en quelques minutes un endroit parfaitement calme en couloir de vent violent.

Puis le brouillard.

Le brouillard d’advection.

Les phénomènes liés à l’évaporation au-dessus des eaux froides.

Les glaciers et leurs vêlages.

La distance à conserver avec un front glaciaire.

La médiocre précision de certaines cartes marines dans des fjords encore peu hydrographiés. Et c'est bien un euphémisme

Et évidemment :

les icebergs.

Leurs formes.

Leur dérive.

L’influence respective du vent et des courants.

Le fait que l’immense majorité de leur masse se cache sous l’eau.

Leurs signes d’instabilité.

Les blocs fraîchement retournés.

Les zones d’éboulement.

Les trajectoires difficiles à anticiper.

Nous parlâmes aussi du froid et de l’hypothermie. Dans une eau à quelques degrés, tomber par-dessus bord ne laisse plus beaucoup de place à l’improvisation.

Puis vint la conduite du bateau.

Comment approcher un champ de glace.

Comment maintenir une veille visuelle permanente.

Comment utiliser le moteur et manœuvrer rapidement sans brutaliser l’inverseur.

Comment éviter qu’un bloc de glace ne vienne frapper ou bloquer l’hélice.

Comment organiser les quarts lorsque la fatigue, le vent et le froid rendent la veille pénible.

Et comment utiliser chacun de nos moyens d’observation : radar, jumelles, hauteur du mât, température de l’eau et, surtout, six paires d’yeux.

Nous parlâmes enfin de la faune.

Car désormais, les animaux que nous pouvions rencontrer n’étaient plus tout à fait ceux des côtes écossaises.

À l’issue du briefing, tout le monde avait parfaitement compris une chose :

à partir de maintenant, il allait falloir être attentif.

Quelques minutes plus tard, comme pour ponctuer la présentation, les premiers morceaux de glace apparurent dans la brume.

Branle-bas de combat

Au début, ce n’étaient que quelques formes blanches.

Des blocs isolés.

Quelques tonnes de glace flottant au milieu des vagues.

Puis d’autres apparurent derrière.

Et l’équipage se mit immédiatement en mouvement.

Simon s’installa à l’avant, radio en main.

Adrien grimpa dans le mât grâce à l’échelle que nous venions justement d’installer afin de gagner quelques précieux mètres de visibilité.

Thomas prit la barre.

Les autres surveillaient les côtés du bateau.

Le vent était glacial, humide, pénétrant.

La houle frappait la coque.

Et rester dehors immobile à scruter la mer devenait rapidement épuisant.

Nous réduisîmes donc les durées de quart. Il fallait tourner vite, conserver des yeux frais et éviter qu’un équipier frigorifié ne finisse par regarder passer un bloc de plusieurs tonnes en se disant vaguement :

Tiens, c’est blanc.

Mais une question plus importante apparut rapidement :

où allions-nous ?

Les cartes de glace que nous possédions dataient déjà de plusieurs jours. Car, les conditions de génération de ces cartes par les autorités danoises et norvégiennes dépendaient largement de la visibilité et des nuages.

Or dans ces régions, quelques jours suffisent à changer considérablement une situation.

Le vent pousse la glace.

Les courants la déplacent.

Les plaques s’ouvrent et se referment.

Un passage représenté comme libre quelques jours auparavant peut devenir une impasse.

Nous savions également que les glaces dérivaient progressivement vers le sud le long de la côte groenlandaise.

Nous pouvions donc nous retrouver pris dans un système qui se refermait derrière nous.

Plusieurs options s’offraient à nous.

La première : fuir vers l’est, retrouver l’eau libre et attendre de meilleures conditions.

Solution prudente.

Mais avec le risque de perdre complètement notre fenêtre et de devoir recommencer l’approche plusieurs jours plus tard après des tours dans l'eau et beaucoup de fatigue accumulée.

Deuxième possibilité : faire demi-tour.

Mais avec le vent de face, cela signifiait repartir au près dans une mer dure, au milieu des glaçons que nous venions de traverser.

Perspective peu réjouissante et potentiellement dangereuse. 

Troisième option : viser directement le sud du Scoresbysund, tenter de nous rapprocher de la côte et, si nécessaire, chercher un mouillage de fortune avant l’entrée du fjord.

Mais les vieilles cartes de glace indiquaient également que nous pouvions rencontrer, plus loin, des concentrations beaucoup plus importantes.

Il n’y avait pas de bonne solution.

Seulement différentes manières de prendre un risque.

Nous choisîmes finalement de bifurquer vers le sud du Scoresbysund.

Nous continuions vers le Groenland.

Puis, au fil de l’après-midi, quelque chose se produisit.

Le vent commença à mollir.

La houle diminua.

Le brouillard se déchira.

Et tandis que la densité de glace augmentait autour de nous, paradoxalement, la mer devenait de plus en plus calme.

Puis le vent disparut presque complètement.

Le ciel s’ouvrit.

Le soleil revint.

Et le monde apocalyptique du matin se transforma en quelques heures en quelque chose de totalement différent.

Autour d’Anorak 2 s’étendait désormais une mer lisse, silencieuse, parsemée de glace.

Des blocs minuscules.

Des plaques.

Des icebergs aux formes improbables.

Des murailles bleues.

Des tours.

Des montagnes flottantes.

Après des semaines à imaginer cette scène, nous étions enfin dedans.

Alors commença une autre navigation.

Plus lente.

Plus délicate.

Presque silencieuse.

Une sorte de danse entre les glaçons.

Nous cherchions les chenaux.

Nous observions les zones sombres de l’eau, signes possibles d’un passage plus ouvert.

Nous avancions doucement au moteur.

Un équipier indiquait :

— Passage à dix heures.

Parfois l’espace était immense et nous pouvions progresser sans difficulté.

Parfois le chenal se resserrait jusqu’à devenir à peine plus large que le bateau.

Et parfois il n’y avait simplement plus de passage.

Alors Anorak 2 avançait doucement contre les petits blocs.

La coque d’acier les poussait.

Ils pivotaient.

Glissaient.

S’écartaient lentement.

Et nous nous frayions ainsi un chemin.

Après les premières heures de tension, quelque chose ressemblant à de la confiance commença à apparaître.

Nous apprenions à lire cette nouvelle mer.

À distinguer ce que le bateau pouvait pousser de ce qu’il valait mieux contourner très largement.

À reconnaître les ouvertures.

À anticiper la dérive.

À accepter aussi de reculer et de chercher un autre passage.

Et puis la vie apparut au milieu de la glace.

Sur certains blocs, des phoques étaient étendus au soleil avec une tranquillité presque provocante, nous regardant passer comme si notre arrivée dans leur monde ne constituait qu’un événement médiocrement intéressant.

Puis, au loin, une silhouette.

Plus massive.

Puis une autre.

Une mère ours.

Et ses deux petits.

Ils nageaient entre les icebergs, minuscules dans l’immensité du paysage.

Pendant quelques instants, tout le monde se tut.

La violence du matin, les décisions difficiles, le froid, la tension de la veille semblaient soudain très loin.

Quelques heures auparavant, nous étions dans une mer grise, agitée, presque menaçante, à essayer de décider s’il fallait fuir.

Nous étions maintenant au milieu d’une mer immobile, sous le soleil, entourés d’icebergs, à regarder trois ours polaires nager tranquillement devant nous.

Le Groenland avait changé de visage en quelques heures.

Et c’est peut-être cela qui rendit cette première navigation dans les glaces si forte.

Nous étions passés presque sans transition de la crainte à l'émerveillement.

Du sentiment d’être entrés par erreur dans un piège à celui d’avoir pénétré dans un sanctuaire.

Pendant les vingt-quatre heures suivantes, nous progressâmes ainsi, de chenal en chenal, gagnant lentement en confiance au milieu de ce labyrinthe mouvant.

Et puis, derrière les glaces, une terre se dessina.

Des montagnes.

Quelques maisons colorées.

Une présence humaine minuscule au bord de cet immense territoire.

Après des semaines de navigation depuis Cherbourg, des tempêtes, des pannes, des escales, des réparations, des milliers de milles et cette dernière traversée entre les icebergs, nous apercevions enfin notre première destination groenlandaise.

Ittoqqortoormiit.

Cette fois, nous n’étions plus en route pour le Groenland.

Nous y étions.

Les cartes de glace renseignent une situation ; elles ne remplacent jamais l’observation sur place.
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Ittoqqortoormiit

Ittoqqortoormiit

Ittoqqortoormiit fut notre première véritable étape terrestre au Groenland.

Après des semaines à prononcer son nom avec plus ou moins de réussite, nous allions enfin pouvoir y poser les pieds.

Nous y arrivions avec quelques objectifs très concrets : refaire le plein de diesel, reconstituer notre matériel de protection contre les ours polaires, et découvrir le seul village habité de cette immense région du nord-est groenlandais.

Ittoqqortoormiit compte à peine quelques centaines d’habitants. Le village est accroché à une colline, à l’entrée du Scoresbysund, comme une poignée de maisons colorées déposées au bord d’un territoire démesuré.

Nous arrivâmes vers 21 heures, un vendredi soir.

Après les heures passées à naviguer entre les glaces, il aurait probablement été raisonnable de manger puis d’aller dormir.

Mais cela faisait des années que nous pensions à cette terre.

Il était hors de question d’attendre le lendemain matin.

Quelques minutes après avoir amarré l’annexe, nous marchions donc pour la première fois sur le sol groenlandais.

« It's Happy Friday »

La phrase nous fut répétée plusieurs fois au cours de la soirée par des habitants manifestement très joyeux.

Et nous comprîmes rapidement que le concept de vendredi soir avait ici une définition assez extensive.

Malgré l’heure, le village était vivant. Des petits groupes discutaient devant les maisons, d’autres circulaient en quad et, souvent, nous saluaient passer avec le sourire amusé réservé à six étrangers qui déambulent sans savoir où ils vont.

La lumière rendait toute notion d’heure assez abstraite.

Les maisons semblaient simplement posées sur le relief, sans que l’urbanisme n’ait ressenti le besoin de leur imposer une géométrie trop rigoureuse. Les fonctions des bâtiments se devinaient autant à leurs couleurs qu’aux objets accumulés autour : traîneaux, bateaux, moteurs, quads, matériel de pêche et outils divers.

Les quads, justement, constituaient le principal moyen de déplacement.

Nous en vîmes passer avec une, deux, parfois plusieurs personnes dessus.

Et quelquefois un bébé installé avec une décontraction qui aurait probablement provoqué quelques palpitations à un papa poule européen.

Nous marchâmes quelque temps dans le village, simplement heureux d’être là.

Puis nous retournâmes dormir à bord.

Le lendemain commencerait notre première véritable mission groenlandaise :

trouver des fusils.

Sur le papier, nous avions identifié une personne louant des armes aux voyageurs.

Dans la réalité, elle était partie depuis une quinzaine de jours.

Personne ne savait précisément où.

La plupart des chasseurs du village étaient eux aussi partis plus loin dans le fjord pour l’été.

On nous parla néanmoins d’un homme qui pourrait peut-être nous aider.

Un chasseur dont le nom sonnait comme le fjord : Scoresby.

Quelqu’un nous indiqua sa maison et nous commençâmes donc à chercher comment le contacter.

Puis un petit bateau à moteur arriva au ponton.

On nous désigna son conducteur : Scoresby.

Il est assez rare qu’un problème logistique se résolve avec une telle élégance.

Je m’approchai de lui et lui expliquai ce que nous cherchions.

Il m’écouta.

Nous échangeâmes trois phrases.

Il se retourna, ouvrit un coffre dans son bateau et en sortit un fusil.

Puis il me le tendit.

Voilà.

Nous possédions à nouveau une arme pour nous protéger des ours polaires.

Il ne restait plus qu’à le payer.

Pas de contrat. Pas de caution. Pas de photocopie du passeport. 

Nous lui ferions simplement un virement dans les jours suivants.

Aucun problème. Que des solutions.

Enfin, presque.

Parce que nous allions rapidement découvrir que faire un virement vers un compte groenlandais depuis une banque française relevait d’une aventure administrative presque plus complexe que traverser la banquise.

Nous découvrîmes ensuite l’un des lieux les plus importants du village : la supérette Pilersuisoq.

Le genre de commerce qui rappelle immédiatement que l’on se trouve très loin de la prochaine zone commerciale.

Dans les mêmes rayons, on pouvait trouver :

  • des canettes de Coca-Cola ;

  • du café ;

  • des bottes d’hiver ;

  • du matériel de camping ;

  • des tentes adaptées aux conditions polaires ;

  • des munitions pour fusils de chasse.

Le supermarché, le magasin de sport et l’armurerie avaient manifestement décidé qu’ils pouvaient parfaitement cohabiter.

Cette supérette devint rapidement le centre névralgique de nos opérations.

Car après plusieurs jours de navigation, nous avions un autre besoin stratégique :

nous laver.

Et, si possible, laver également nos vêtements avant que leur état ne commence à relever de la défense biologique.

Il existait bien une douche et une laverie.

Le problème était le paiement.

Il fallait des couronnes danoises en espèces.

Nous n’en avions pas.

Le magasin n’avait pas de distributeur.

Et la dame chargée de la laverie semblait peu disposée à accepter notre créativité monétaire.

Commença donc une nouvelle négociation, dans un mélange d’anglais approximatif, de gestes et de différentes hypothèses financières.

Heureusement, sa cousine, qui gérait la supérette, finit par trouver une solution.

Une série de petites tractations locales plus tard, nous obtînmes enfin le droit de prendre une douche et de lancer nos lessives.

Cela pourrait sembler anecdotique.

Après plusieurs semaines sur un bateau, ça ne l’était absolument pas.

Nous venions peut-être de sauver un mois entier de vie collective.

Pendant ce temps, une seconde opération suivait son cours : payer Scoresby.

Le RIB groenlandais et notre banque française semblaient entretenir une relation diplomatique compliquée.

Le virement ne passait pas.

Nous cherchions donc une solution.

Entre-temps, nous avions fait connaissance avec les deux policiers danois du village.

La discussion dériva assez naturellement vers notre problème de paiement.

Et c’est ainsi que nous nous retrouvâmes, quelques heures après notre arrivée au Groenland, à discuter avec la police locale de la meilleure façon de payer un fusil que nous venions de louer à un chasseur rencontré sur un ponton.

Sortie de son contexte, la scène était difficile à défendre.

Sur place, elle semblait parfaitement normale.

Nous finîmes par trouver un arrangement.

Il restait maintenant à contrôler l’arme, la nettoyer et nous assurer que chacun savait s’en servir correctement.

Sur ce sujet, Simon et Vladimir avaient nettement plus d’expérience que le reste du groupe.

Ils préparèrent donc pour le lendemain une petite session de formation : manipulation, règles de sécurité, fonctionnement et réglage.

Puisque nous commencions à sympathiser avec les policiers, nous leur proposâmes de venir dîner sur Anorak 2.

Et, tant qu’à faire, de participer ensuite à notre séance de tir sur la plage afin de s'amuser avec nous. Ils acceptèrent avec plaisir.

Ce qui confirmait une nouvelle fois que le Groenland possédait une manière assez personnelle de résoudre les questions administratives.

Nous étions venus à Ittoqqortoormiit en pensant surtout à la logistique.

Du carburant.

Des armes.

Des vivres.

Des lessives.

Quelques formalités.

Nous découvrîmes surtout un endroit où la vie fonctionnait selon des codes très différents de ceux auxquels nous étions habitués.

La langue compliquait parfois les échanges. L’anglais n’était pas toujours évident, ni pour nous ni pour ceux avec qui nous discutions. Alors on montrait, on mimait, on demandait à quelqu’un d’autre, puis quelqu’un connaissait quelqu’un qui pouvait probablement résoudre le problème.

Et presque toujours, une solution apparaissait.

Il serait sans doute excessif de dire qu’Ittoqqortoormiit fut le village le plus pittoresque ou le plus immédiatement séduisant de notre voyage.

Son charme était ailleurs.

Dans son isolement.

Dans son rapport très direct au territoire.

Dans les bateaux tirés sur la grève, les chiens, les fusils, les quads et les maisons colorées face à l’immensité.

Et surtout dans cette impression que beaucoup de règles ordinaires s’étaient ici simplifiées.

Non pas qu’il n’y ait ni lois ni administration — il y en avait évidemment — mais, à notre échelle de voyageurs de passage, les relations humaines semblaient souvent précéder la procédure.

On ne trouvait pas quelqu’un derrière un guichet.

On trouvait quelqu’un qui connaissait quelqu’un.

Le propriétaire du fusil arrivait en bateau.

La cousine de la dame de la laverie réglait le problème de paiement.

Les policiers venaient dîner.

Et chacun contribuait, à sa manière, à nous permettre de poursuivre notre route.

Ittoqqortoormiit fut ainsi notre première rencontre avec le Groenland habité.

Un petit village posé devant un fjord immense, où nous étions venus chercher du diesel et des fusils.

Et où nous découvrîmes surtout une autre manière d’habiter le bout du monde.Commencez à écrire votre récit…

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Mouillage, navigation & météo

Mouillage, navigation & météo

Mouillage, navigation & météo : illustration du récit

Nous avions beaucoup imaginé le Scoresbysund avant d’y entrer.

Les glaciers, les courants, les mouillages, les rochers. Et puis, forcément, tout ce que notre imaginaire associait au monde polaire : du froid, des vents catabatiques violents, une météo instable et des fjords austères où chaque nuit au mouillage serait une petite aventure.

Nous imaginions des ours nombreux, des bœufs musqués peu commodes, des morses territoriaux.

Et pour la montagne, nous rêvions surtout d’un granite impeccable : de grandes faces solides, compactes, découpées de fissures parfaites.

Sur presque tous ces points, nous nous trompions.

Nous restâmes près de trente jours dans le fjord.

Il fit beau vingt-huit jours.

Il plut deux nuits.

Les températures dépassaient régulièrement les 10 °C. La mer était le plus souvent parfaitement calme. Les mouillages se révélèrent globalement sûrs et confortables. Les fameux catabatiques étaient bien là, mais dépassaient rarement les 25 nœuds.

Et le rocher, lui, se révéla beaucoup moins exceptionnel que dans nos rêves.

Comme quoi, on peut passer des mois à anticiper l’inconnu et réussir malgré tout à se tromper dans presque toutes les directions.

Heureusement, lorsqu’on se trompe en imaginant quelque chose de plus hostile que la réalité, la déception reste assez facile à supporter.

La navigation dans les fjords fut donc, dans l’ensemble, étonnamment clémente.

Certains bras pouvaient se fermer temporairement sous l’effet d’un vent catabatique descendant d’un glacier, suffisamment soutenu pour rendre la progression vers le fond pénible voire impossible. Mais ces épisodes restèrent rares et souvent courts.

La glace, en revanche, faisait pleinement partie du voyage.

Selon les zones, quelques icebergs ponctuaient simplement le paysage. Ailleurs, ils se multipliaient jusqu’à ralentir franchement notre progression. Globalement, plus nous nous enfoncions dans les ramifications du Scoresbysund, plus la glace devenait dense et plus Anorak 2 avançait lentement.

Et il faut bien l’admettre : Anorak 2 prit quelques coups.

Au début, chaque contact avec un glaçon nous faisait grimacer. Puis, à mesure que nous découvrions la résistance de ses quinze tonnes d’acier, notre seuil de tolérance augmenta discrètement.

Les chocs aussi. 

C'est d'ailleurs une bonne chose qu'on ne soit pas rester 6 mois de plus au Scoresby.

Jamais pourtant nous n’eûmes réellement le sentiment de mettre le bateau en danger. Il encaissait, et nous apprenions peu à peu ce qu’il pouvait se permettre.

Cela n’empêchait pas quelques réveils brusques, lorsqu’un bloc venait cogner contre la coque au milieu de la nuit.

Un grand BONG métallique dans le silence d’un fjord suffit généralement à sortir six personnes de leur sommeil sans l’aide d’un réveil.

Les mouillages constituaient néanmoins une petite science à part entière.

Dans les fjords groenlandais, la profondeur peut varier brutalement. À cinq ou dix mètres seulement de la côte, la sonde affiche quasi systématiquement plusieurs centaines de mètres.

Pour mouiller une ancre, c’est peu pratique.

Et les grandes profondeurs apportaient un autre problème : elles permettaient aux icebergs les plus massifs de s’approcher très près du rivage.

Or dormir à côté d’un iceberg de plusieurs milliers, voire plusieurs millions de tonnes, demande une certaine confiance.

D’autant que ces géants ont une habitude assez désagréable : ils se retournent.

Et ils ne préviennent pas.

Nous en vîmes des dizaines basculer ou s’effondrer soudainement. Une masse qui semblait parfaitement immobile depuis des heures pouvait perdre un pan entier, pivoter lentement puis révéler une immense surface bleue jusque-là cachée sous l’eau.

Un spectacle magnifique.

À condition d’être suffisamment loin.

Les cartes marines, elles, n’aidaient pas beaucoup.

Dire qu’elles manquaient de précision serait aimable. Il arrivait régulièrement que notre trace GPS traverse une zone représentée comme terrestre.

Cartographiquement, Anorak 2 a donc franchi plusieurs montagnes groenlandaises.

Heureusement, des navigateurs passés avant nous avaient recensé de nombreux mouillages fiables dans le Scoresbysund. Nous utilisions largement leurs informations, que nous complétions avec la sonde et notre propre observation.

Nous mouillions généralement entre quinze et vingt-cinq mètres de profondeur, dans de petites baies protégées autant que possible du vent et de la dérive des glaces.

La plupart du temps, cela suffisait.

Mais pas toujours.

Certains mouillages imposaient une surveillance.

Lorsqu’un champ de glace dérivait à proximité ou qu’un iceberg un peu trop imposant rôdait dans les environs, nous organisions des quarts de nuit. Chacun se réveillait à son tour, jetait un œil dehors, vérifiait que le paysage n’avait pas trop changé, puis retournait dormir.

La majorité de ces quarts furent d’une monotonie rassurante.

Un regard par la fenêtre.

Quelques glaçons.

Rien ne bouge.

Retour au lit.

Et puis il y eut les autres.

Ceux où l’on ouvrait un œil et où la fenêtre était devenue blanche.

En général, ce n’était pas bon signe.

Il fallait alors sortir rapidement et comprendre si nous avions affaire à quelques blocs faciles à repousser ou à quelque chose de beaucoup plus conséquent.

Nous avions fabriqué pour cela deux ice poles : de longues perches en bois terminée par une pointe métallique.

Un outil d’une remarquable sophistication technologique, dont le principe consistait essentiellement à pousser très fort sur les glaçons pour les convaincre d’aller dormir ailleurs.

Avec les plus petits, cela fonctionnait parfaitement.

Avec les plus gros, la discussion était plus courte.

Quand plusieurs dizaines ou centaines de tonnes de glace décidaient de venir vers le bateau, il ne servait plus à grand-chose de négocier avec un bâton.

Il fallait démarrer le moteur, relever l’ancre et aller dormir ailleurs. Et vite.

Car dans le Scoresbysund, nous apprîmes rapidement une règle assez simple :

on peut pousser un glaçon.

On peut contourner un iceberg.

Mais lorsqu’un géant décide de se retourner, le mieux est toujours de ne pas être là.

Si le glaçon décide de se retourner, on est mal barré.
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Les expéditions à terre

De la mer à la terre

Les expéditions à terre : illustration du récit

Passer de la mer à la terre

Passer de la mer à la terre avait toujours une saveur particulière.

Il ne suffisait pas de déposer deux copains en annexe avec leurs sacs et de revenir les chercher quelques jours plus tard. Chaque départ était une petite opération à part entière.

Il fallait d’abord décider qui partait et qui restait à bord. Organiser la dépose, réfléchir au lieu de récupération, anticiper la météo et surtout prévoir ce qui se passerait si, au moment prévu, la mer ou la glace nous empêchait de rejoindre l’équipe.

Les moyens de communication étaient limités et les routes, évidemment, inexistantes.

Chaque équipe partait donc avec son inReach, sa VHF ou son talkie-walkie et nous déposions à terre une touque de sécurité : une grosse boîte étanche contenant de quoi tenir deux jours supplémentaires si Anorak 2 ne pouvait pas revenir.

Une sorte d’assurance-vie laissée sur la plage.

Et puis il y avait les ours.

Nous avions tout fait pour être capables de nous défendre, mais l’objectif restait précisément de ne jamais avoir à le faire.

L’ours polaire est un animal magnifique, immense, puissant, et nous étions les visiteurs sur son territoire. La meilleure rencontre possible à terre restait donc, à nos yeux, celle qui n’avait pas lieu.

Chaque débarquement commençait ainsi par quelques minutes d’observation.

Puis, en marchant, le regard revenait régulièrement vers le paysage.

Un mouvement au loin.

Une forme blanche inhabituelle.

Une trace dans la neige.

À force, nous développâmes une attention nouvelle aux signes laissés par les animaux.

Empreintes dans la neige, le sable ou la boue. Crottes. Poils. Laine. Os. Bois. Traces de sang.

Nous étions partis pour grimper et nous découvrions peu à peu une autre manière de lire le terrain.

Nous trouvâmes des dizaines de squelettes de bœufs musqués, de magnifiques bois de rennes, des quantités improbables de laine accrochée aux arbustes et les traces de tout ce qui vivait dans ces vallées : oies, canards, rennes, bœufs musqués, lièvres arctiques.

Chaque indice racontait un passage que nous n’avions pas vu.

Et puis, un jour, ce furent des traces d’ours.

Avec Thomas, nous terminions une longue sortie glaciaire. Il nous restait encore plusieurs heures de descente lorsque, devant moi, il s’arrêta brusquement.

— Hector… je crois que ce sont des traces d’ours.

Je m’approchai.

Il n’y avait pas vraiment de doute.

De larges empreintes descendaient du glacier, exactement dans la direction que nous devions suivre.

Elles étaient nombreuses.

Et une centaine de mètres plus loin, elles furent rejointes par des traces de sang.

À partir de cet instant, le paysage changea légèrement.

Quelques secondes auparavant, nous marchions en regardant vaguement autour de nous, attentifs comme nous l’étions après 14 heures de randonnée alpine.

Désormais, chaque bloc de glace pouvait cacher quelque chose. Chaque rupture de pente méritait un regard. Chaque mouvement au loin devenait suspect.

Nous ne savions pas de quand dataient les traces, ni ce qui avait laissé le sang.

Mais il n’était plus question de traîner.

Sans paniquer, nous accélérâmes simplement le rythme et quittâmes la zone en restant particulièrement attentifs.

Nous ne vîmes aucun ours.

Et cela nous convenait très bien.

Au fil des semaines, notre rapport à cette vigilance évolua pourtant.

Les premiers jours, nous observions presque chaque vallée comme si un ours devait nécessairement surgir derrière le prochain rocher. Puis nous apprîmes à lire davantage le terrain, à reconnaître les endroits plus ou moins propices, les traces récentes, les signes qui méritaient réellement notre attention.

Le fusil restait toujours avec nous.

Mais la peur diffuse des premiers jours laissa place à une prudence plus calme.

Et c’était plutôt rassurant.

Venir jusqu’ici en voilier pour grimper était déjà une aventure suffisamment belle. Repartir en ayant tué un ours à cause d’une mauvaise rencontre l’aurait rendue nettement moins glorieuse.

Ceux qui restent à bord

Une règle resta en revanche immuable : Anorak 2 ne devait jamais rester seul. Et les icebergs nous la rappelèrent régulièrement.

En théorie, une personne suffisait.

En pratique, nous étions toujours au moins deux.

D’abord pour la sécurité. Ensuite parce que passer deux ou trois jours à deux sur un bateau habituellement occupé par six personnes avait un charme assez inattendu.

Soudain, Anorak 2 paraissait immense.

On pouvait nettoyer tranquillement, bricoler, regarder un film, sortir un jeu de société, lire, cuisiner quelque chose sans produire immédiatement six portions.

Ou boire une bière en haut du mât.

Et faire quelques autres choses dont le détail n’apporterait probablement rien à la qualité scientifique de ce rapport.


C'était aussi l'occasion de remplir nos stocks d'eau. Mission relativement facile sur le papier, car les sources ne manquent pas loin de là. Mais le transport de bidons de plusieurs dizaines de litres sur des pierriers sinueux et instables peut vite devenir un jeu technique d'équilibriste.


Ces périodes créaient aussi des relations différentes. Pendant que deux, trois ou quatre membres de l’équipage partaient vivre leur aventure à terre, deux autres vivaient une parenthèse plus calme sur le bateau, dans un fjord presque vide, avec pour seule mission réelle de veiller sur notre maison.

L’annexe et le kayak

Pour relier ces deux mondes, nous avions évidemment l’annexe.

Elle était indispensable.

Sans elle, impossible ou presque de débarquer du matériel, récupérer une équipe, reconnaître un mouillage ou simplement rejoindre la côte.

L’eau du Scoresbysund n’était d’ailleurs pas toujours aussi glaciale que nous l’avions imaginé. Selon les endroits et la quantité de glace autour de nous, elle oscillait souvent entre 3 et 10 °C.

Ce qui reste suffisamment froid pour rappeler rapidement à quelqu’un qui tombe dedans que la natation n’est pas le moyen de transport recommandé.

Nous l’avons évidemment tout de même testée à quelques reprises. c'eut été dommage. 

Pour compléter l’annexe, nous avions aussi embarqué un kayak gonflable d’expédition.

Avant le départ, il pouvait sembler être un petit confort supplémentaire.

Sur place, il devint l’un de nos équipements préférés.

Il nous donnait une deuxième embarcation en cas de problème, mais surtout une formidable liberté.

Les fjords étaient faits pour le kayak. Le kayak est pensé pour les fjords. Pas étonnant qu'il ait été inventé ici. 

La mer était souvent calme. Les petites îles innombrables. Les icebergs devenaient des reliefs à contourner lentement, à observer depuis l’eau, à approcher avec toute la prudence qu’imposent ces montagnes flottantes.

De petites expéditions naquirent ainsi spontanément.

Souvent à deux.

Parfois seul.

Quelques heures à pagayer entre les îles, longer une côte ou simplement aller voir ce qu’il y avait derrière le prochain cap.

Nous embarquions régulièrement avec nous quelques crânes de bœufs musqués trouvés à terre, qui finirent par devenir une sorte de talismans officieux de l’expédition.

À deux dans le kayak, nous retrouvions aussi quelque chose des quarts en mer : un effort doux, régulier, beaucoup de silence et le temps de discuter de choses qu’on ne prend pas forcément le temps d’aborder lorsque six personnes vivent dans la même pièce.

Dans ces fjords immenses, le kayak ramenait le voyage à une échelle très simple.

Deux personnes.

Deux pagaies.

Et beaucoup d’espace autour.

Il avait enfin une dernière fonction, plus importante qu’il n’y paraît.

Nous avions parmi nous plusieurs représentants du sud de la France.

Or le Groenland posait un problème culturel majeur :

comment servir un pastis sans glaçons ?

Pour une fois, la ressource locale ne manquait pas.

Il suffisait de prendre le kayak, de repérer un joli petit morceau de glace bien propre et d’aller le récupérer.

Avec une précision essentielle : au Groenland, le glaçon se cueille au piolet.

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Alpinisme & Escalade

L'alpinisme au Groenland

Alpinisme & Escalade : illustration du récit

L’alpinisme était le cœur de notre projet au Groenland.

Mais derrière ce mot, chacun mettait quelque chose d’un peu différent.

Certains rêvaient de difficulté et de technicité. D’autres cherchaient avant tout du beau rocher. Certains voulaient ouvrir une ligne nouvelle ; d’autres poser le pied sur un sommet où, peut-être, personne n’était encore jamais monté. Et quelques-uns voulaient naturellement tout cela à la fois.

Même la marche d’approche divisait les sensibilités. Pour certains, plusieurs heures de vallées, de moraines et de glaciers avant d’atteindre le pied d’une montagne représentaient un mal nécessaire. Pour d’autres, c’était presque l’inverse : plus l’approche était longue, plus la montagne devenait intéressante. La distance promettait davantage d’isolement, plus d’engagement et, peut-être, une chance réelle d’arriver quelque part où personne n’avait encore eu de raison d’aller.

Nos projets naissaient donc de plusieurs façons.

La première était la plus évidente : regarder dehors.

En naviguant dans le Scoresbysund, c’était d’ailleurs l’une de nos principales occupations. Les montagnes défilaient lentement autour du bateau et il devenait difficile de ne pas imaginer des itinéraires sur chacune d’elles.

Toutes étaient belles à leur manière, mais certaines accrochaient immédiatement le regard.

Une face plus sombre.

Une arête démesurée plongeant directement dans le fjord.

Un pilier isolé.

Une aiguille parfaitement effilée.

Un sommet entièrement couvert de neige, posé au milieu d’un paysage minéral.

À force de les observer, nous commencions naturellement à leur donner des noms.

Un museau de loup apparaissait sur une crête.

Plus loin, une chicot de nain.

Un Fitz Roy groenlandais.

Des rasoirs.

Des aiguilles.

Des dents de pierre qui, vues depuis le bateau, semblaient parfois avoir été dessinées uniquement pour donner envie d’aller voir ce qu’il y avait au sommet.

Et chacun avait ses propres faiblesses.

L’un pouvait rester longtemps devant un grand mur vertical, parfaitement compact, pendant qu’un autre ne voyait que l’arête qui partait presque du niveau de la mer et se déroulait sur plusieurs kilomètres.

Certains cherchaient les lignes les plus élégantes.

D’autres les sommets les plus isolés.

Il y avait dans ces discussions quelque chose de très simple : six personnes devant un paysage immense, chacune y projetant sa propre idée de la montagne.

Mais nous ne nous contentions évidemment pas de regarder par les hublots.

Avant et pendant le voyage, nous avions accumulé une quantité considérable d’archives.

Des rapports d’expéditions britanniques, tchèques, irlandaises, polonaises, françaises ou américaines. Des récits d’alpinistes, de skieurs, de géologues et d’explorateurs remontant parfois à plus d’un siècle.

Nous cherchions des noms de sommets, des photographies anciennes, quelques coordonnées, une phrase perdue dans un rapport, un nom de sommet. 

Attempted from the south.

Summit reached.

Unclimbed.

Arken. 

8b.

Parfois trois lignes constituaient toute l’histoire connue d’une montagne.

Nous croisions les récits, les cartes et les photographies avec ce que nous observions depuis Anorak 2.

Cette recherche avait quelque chose d’assez fascinant. Dans les Alpes, il suffit souvent d’ouvrir un topo pour connaître le nom d’une voie, sa cotation, son approche, son matériel et parfois même la meilleure boulangerie pour acheter le sandwich avant de partir.

Ici, nous pouvions passer des heures à simplement essayer de répondre à une question beaucoup plus élémentaire :

est-ce que quelqu’un est déjà monté là-haut ? et si oui, par quelle ligne ?

Et pour certains d’entre nous, cette question comptait beaucoup.

Nous n’étions pas venus jusqu’au Groenland uniquement pour répéter des itinéraires connus. Nous avions envie, si le terrain et les conditions nous le permettaient, d’ajouter une petite ligne à cette histoire d'alpinisme encore très fragmentaire.

Pas nécessairement la ligne la plus dure.

Mais quelque chose qui nous ressemblerait un peu.

Un sommet.

Une arête.

Une face.

Un itinéraire découvert depuis le bateau, imaginé pendant plusieurs jours, puis parcouru sans savoir exactement ce qui nous attendait derrière le prochain ressaut.

Progressivement, les envies se précisèrent et les cordées se formèrent.

Certains projets seraient très grimpants.

D’autres dans une ambiance haute montagne.

Certains commenceraient presque depuis le bateau.

D’autres demanderaient des heures, parfois des jours, pour simplement atteindre le pied de la montagne.

Certains essentiellement sportifs et longs.

Et sur beaucoup d’entre eux, nos informations se résumaient finalement à peu de chose :

ça a déjà été fait.

Ou sans doute pas.

Il ne restait plus qu’à aller voir.


Nous avons rassemblé sur une même carte l'ensemble des sommets gravis par des alpinistes que nous avons recensé. 

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1e Expé - La Gatoune

Ratio Négatif

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2e Expé - Les 4 saisons

L’épopée des 4 saisons

2e Expé - Les 4 saisons : illustration du récit
Traverser le massif de Milne et tenter une arête sans nom : quatre saisons condensées dans une seule journée.

La traversée de Milne Land

Pour leur premier véritable projet au Groenland, Thomas et moi nous fixâmes un objectif d’une remarquable sagesse : traverser une partie du massif de Milne Land, franchir deux glaciers, parcourir une arête probablement vierge, et faire l’ensemble en moins de vingt-quatre heures, sans dormir.


Sur la carte, la ligne était élégante. Dans la réalité, elle se révéla légèrement plus complète que prévu, avec la sensation de traverser les quatre saisons en une seule journée.


Printemps.
Le départ depuis la baie de Charcot fut presque bucolique. Une longue marche au milieu de petits lacs d’un bleu profond, des vallons verdoyants, une météo agréable. Tout semblait confirmer la pertinence exceptionnelle de notre plan.

Automne.
Puis vint la première rivière glaciaire. Nous avions estimé qu’un détour n’était probablement pas nécessaire. L’eau, elle, estima qu’un rappel à l’humilité l’était. Quelques heures plus tard, les jambes trempées et l’optimisme légèrement refroidi, nous reprîmes notre route en contournant les torrents

Hiver.
À l’approche de l’arête, le décor changea complètement. La neige recouvrait désormais le terrain et le matériel sélectionné dix heures plus tôt, dans une ambiance beaucoup plus estivale, révélait certaines limites. Nous avançâmes malgré tout, en adaptant l’itinéraire et en contournant les passages les plus délicats.

L’arête, elle, avait une vraie allure. Fine, sauvage, élégante, perdue au milieu de Milne Land.

Nous n’estimions pas vraiment mériter de lui donner un nom.

Alors nous ne le fîmes pas.

Été.
Après l’arête vint une descente boueuse, puis cette phase classique des longues journées en montagne où l’on pense être bientôt arrivé alors qu’il reste encore une quantité assez déraisonnable de kilomètres.

Moraines.

Glaciers.

Encore une moraine.

Encore un glacier. Un moulin pour rejoindre l'autre côté de la crevasse.

Puis, après dix-huit heures d’effort, le décor s’ouvrit enfin sur une grande plage de sable fin baignée de soleil.

Après être partis au printemps, avoir traversé l’automne et grimpé en hiver, nous terminions donc notre journée en été, au bord de la mer.


Une première aventure qui résumait finalement assez bien ce que nous étions venus chercher ici : partir avec une ligne sur une carte, découvrir tout le reste en chemin, et revenir avec la sensation d’avoir vécu beaucoup plus qu’une simple traversée.

Bilan : 38 kilomètres, 2 500 mètres de dénivelé positif, 18 heures de déplacement — et quatre saisons.

Nous ne méritons pas de nommer cette arête alors nous ne la nommerons pas.
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3e Expé - L'arête des Ours

L'intégrale des Ours

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4e Expé - Le Glandu Nain

Le premier big wall

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5e Expé - Première à l’Arken

Arken · Une première dans un style groenlandais

5e Expé - Première à l’Arken : illustration du récit
Six jours entre fjord, kayak, glaciers, moraines et arêtes pour atteindre l’Arken et revenir au voilier.

Après un mois et demi de navigation de Cherbourg au ScoresbySund et une vingtaine de jours de navigation dans le fjord sur le voilier Anoraq 2, nous décidons de nous enfoncer dans le fjord jusqu’à l’embouchure glacée Est du VestFjord. Les vents catabatiques des précédents jours ont faibli. Ils nous offrent un créneau idéal et magique où nous progressons sans difficulté.

Les récits d’explorateurs que nous lisons sur le Scoresbysund nous emportent et nous inspirent. Un récit particulièrement bien conté nous interpelle. Un récit d’alpinistes de 2009 parle d’une zone reculée loin des zones “touristiques” du Scoresbysund, l’interface entre l’indlansis Groenlandais et les fjords abrupts de Dode Brae. Dans ce récit, un Nunatak, sommet particulier semble sortir du lot, un minuscule massif, très proéminent, avec un unique sommet, qui culmine au dessus de ses voisins, entouré de glaciers. Un sommet nommé par un groupe de géologues danois dans les années 60 : l’Arken dont l’unique photo trouvée sur internet attire notre oeil. L’histoire de l’expédition composée de Robin Collins, Geoff Bonney, Paul Walker, Sandy et Willem B Stern parle d’une tentative d’ascension de l’Arken en 2009 qui a échoué à cause des crevasses béantes du glacier.

Arrivés devant le fjord, la densité d’icebergs est telle que nous ne pouvons pas avancer davantage le bateau. Les derniers miles nautiques vers le lieu identifié de mouillage nous mettent dans une ambiance Groenlandaise telle qu’on l’imaginait. Des grandes faces très raides entrecoupées de glaciers géants et menaçants. Il nous faut donc débarquer à 45km de la zone de vêlage du glacier que nous remonterons ou longerons. A kayak ou à pied.

On arrive au mouillage identifié la veille au soir. Il est douteux. Les icebergs trop nombreux. Mais on s’y installe malgré tout en faisant le dos rond. Erreur, car Gaétan & Vladimir passe la nuit à déplacer le bateau pour esquiver les icebergs et nous laissent essayer de dormir entre deux coups d’inverseurs et chocs de bourguignons sur la coque du voilier. Avec des cernes qui titillaient leur barbe, ils nous ramènent le matin pour nous déposer au mouillage initialement prévu. Ils resteront sur le bateau pendant cette expédition. Un grand merci à eux.

L’équipe est formée de Simon, Thomas, Adrien et Hector. Notre première expédition tous les 4. Nous décidons de partir pour 5 jours et de nous équiper pour 6 “au cas où”. Nous prendrons du matériel d’alpinisme glacier & terrain d’aventure ainsi que le matériel de sécurité contre les ours.

Nous minimisons la quantité d’affaires de bivouac dans nos sacs déjà trop lourds. Avec l’idée que nous dormirons à la belle étoile si la météo nous le permet. Ou mal sous la trop petite tente si la météo nous y oblige.

Les premiers kilomètres diviseront l’équipe en 2. L’équipe Thomas & Simon équipera un kayak avec toutes les affaires d’alpinisme et de bivouac pour zigzaguer aussi loin que possible entre les icebergs et remonter le fjord. L’équipe Adrien & Hector partira avec un tout petit sac et le fusil de protection contre les ours. Elle longera la côte avec le kayak en visu et rejoindra l’autre équipe quand cette dernière sera bloquée par les glaçons.

La mer se révèle beaucoup plus dense en glaçon que prévue. Après quelques frayeurs d’icebergs qui s’effondrent trop près du kayak et une densité telle que le kayak se retrouve bloqué à en perdre sa dérive, nous nous retrouvons tous les 4 dix kilomètres plus loin pour se répartir le matériel et entamer la longue marche d’approche.

Les paysages sont époustouflants et la météo parfaite sur les 2 premiers jours. Les bivouacs formidables et les cours d’eau nombreux.

Nous faisons la rencontre des habitants du fjord que nous remercions pour leur travail de longue haleine d’aménagement et de fortification des sentiers à flanc de montagne. Nous décidons d’en emprunter un maximum pour éviter les chemins de chamois et autres pierriers infinis. L’ONBM fait vraiment un super travail trop peu documenté. Parfois nous croisons des locaux qui nous évitent comme la peste. Nous essayons malgré tout de rester courtois. Nous restons cois devant leur agilité malgré leur corps imposant et leur pelage touffu. Ces familles de boeufs musqués nous toisent souvent et Thomas en profite pour les photographier sous tous les angles.

Le 2ème jour, nous apprenons que la pluie nous cueillera l’après-midi et la nuit du 3ème jour. Il nous faudra donc remettre à plus tard notre ascension. Nous découpons donc l’approche, puis installons un camp de base en face du glacier qui entoure l’Arken. Un camp depuis lequel nous pourrons partir dès le lendemain matin pour la traversée du glacier et l’ascension.

Les récits de 2013 expliquaient leur échec de l’ascension de l’Arken par la béance des glaciers qui entouraient son sommet. Nous savons donc que la difficulté ne sera peut-être pas technique ou grimpante mais davantage un enjeu d’itinéraire et d’orientation. En plus bien sur d’une importante part de chance sur la météo. Le massif se trouvant au milieu d’énormes glaciers, les effets de sites et les catabatiques peuvent venir de quasiment tous les côtés.

Nous partons sur les coups de 8h dès la fin de la pluie.

Ici, l’approche, la course et le retour au bateau forment une seule et même ascension.
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26.01

Les douves de l’Arken

Le glacier qui entoure le massif de l’Arken fait environ 1,5km de large et n’est recouvert par endroit que par quelques timides rochers. La zone est relativement plate, les crevasses sont rarement raides et bien visibles. La traversée par le nord est donc assez rapide.

26.02

Les contreforts morainiques

Les passages de moraines sont toujours impressionnants au Groenland car immenses mais plus fatigants que techniques. Nous quittons le glacier en contournant son torrent puis longeons le massif par sa moraine. Nous rattrapons une vieille moraine stabilisée jusqu’à l’entrée de la langue glaciaire active du sommet.

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26.03

La langue glaciaire et l’arête des Boeufs Musqués

Le glacier est plus raide à cet endroit et il nous faut nous encorder et nous équiper. La couche de neige est peu épaisse au départ donc la cordée progresse vite. Puis la couche s’épaissit et les crevasses se font plus nombreuses. Nous décidons donc d’emprunter l’arête de l’antécime pour grimper plus haut et plus vite. Le grimpeur dirait que le rocher n’est pas exceptionnel mais le géologue reconnaitrait une diversité curieuse. A ce moment de l’expédition, notre équipe n’assumant aucun des deux titres décide de ne pas juger de la qualité du caillou et de se focaliser sur la qualité des cailloux. Les cristaux de grenats nombreux alourdissent nos sacs.

L’arrivée en haut de l’antécîme nous offre une superbe vue à 270° sur les vallées environnantes et nous prenons seulement conscience de l’endroit mystique dans lequel nous nous trouvons.

Nous nommons cette première Arête Est-Ouest, l’arête des boeufs musqués en l’honneur de l’ONBM (Office National des Boeufs Musqués, l’analogue musqué de notre ONF) et de leur travail formidable sur les sentiers d’approche du massif.

Nous nommons ce sommet le Rød Peak, dont le sommet culmine à 2123 m. 1ère ascension revendiquée, le 6 aout 2026 par l’arête des Boeufs Musqués.

26.04

Le Glacier brassant

A l’issue de cette belle arête le presque-sommet est en vue mais il nous faut d’abord désescalader pour traverser un glacier bien raide et bien bouché et atteindre l’arête presque-sommitale.

La désescalade est un peu casse gueule mais tout se passe bien jusqu’au début du glacier.

La traversée semble interminable tant la couche de neige supérieure glacée est fragile et les 80 cm du dessous meuble. Certains membres de l’équipe ont le pas léger et leur brassage est limité. Malheureusement, pas tous.

Nous rejoignons l’arête sommitale par le sud est du sommet.

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26.05

L’arête sommitale & le sommet

L’arête est gentiment grimpante et hétérogènement enneigée. Les névés de la face nord sont bien glacés et la cordée décide de ne pas cramponner et rester bien au chaud en face sud de l’arête. Là où il n’y a pas de vent et où les rayons du soleil percent souvent la couche d’Alto stratus & de cumulus.

Arrivés en haut de l’arête rocheuse, il faut encore emprunter une congère sur quelques centaines de mètres légèrement orientée en face nord. Le vent souffle depuis le nord et on ressent bien l’ambiance de la haute montagne. Le paysage est grandiose, une mer infinie de glaciers à l’ouest, des montagnes qui pointent au nord et au sud entre des langues de glaciers immenses qui coulent dans les fjords au loin dans la vallée. Le soleil perce les nuages. Le rhum d’Alain et le beef jerky de Vlad nous réconfortent dans cette ambiance Groenlandaise que nous étions venus chercher.

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26.06

La descente jusqu’au Camp de base

La descente se déroule sans accroc, la cordée décide de ne pas réemprunter l’arête de l’antécîme et coupe par une langue pendante de neige. Thomas teste toutes les stratégies pour limiter les risques puis décide de faire comme Adrien. Qui comme d’habitude compare tout à une promenade dans le Dauphinais. Honte à lui.

Retour au Camp de base pour 21h après 12h30 de course, 24 kilomètres & 2000 mètres de dénivelés positifs.

1ère ascension revendiquée de l’Arken (ou Arche en Danois), dont le sommet culmine à 2345 m, le 6 aout 2026 par l’intégrale des Boeufs Musqués.

Il ne pleut plus et nous pouvons à nouveau dormir à la belle étoile sans les odeurs et bruits de 4 alpinistes à l’hygiène inversement proportionnelle aux poids de leur sac.

26.07

Retour au Voilier

Le retour est plus rapide et la météo s’est un peu dégradée. Il bruine le lendemain et il fait plus froid. Les soleils de minuit sont terminés et les premières nuits groenlandaises pointent le bout de leur nez.

L’équipe ne reproduit pas les erreurs du passé et porte une attention plus grande à emprunter les sentiers équilibrés et moissonnés par les boeufs musqués.

3 renards arctiques curieux décident de partager une partie de notre route.

Nous reprenons le kayak en alternant les équipes puis retrouvons le bateau, Gaetan & Vlad, 6 jours après les avoir laissés.

6 jours, 133,57 km parcourus dont 113,27 km de marche/alpinisme & 20,3 km de kayak, et 7 456 m de dénivelé positif.

27
6e Expé - La grimpe de cristal

Qalipaatilik · La grimpe de cristal

6e Expé - La grimpe de cristal : illustration du récit
Une paroi surgie directement du fjord, du granit coloré et une ligne ouverte entre grenats et tourmalines.

Le temps se resserre, l'équipage sait qu'il va quitter le fjord dans quelques jours. Les projets pullulent néanmoins toujours mais les ambitions s'adaptent. Il n'est plus question de projets à 5 jours de marche ou bien 2000 mètres dans le pentu.
Mais bien de projets sans marche d'approche. Droit au but. Et là c'est bien de ça dont on parle.
Une face de 400 mètres. Qui émerge directement de l'eau. Timidement.

On approche en voilier, très proche et le sondeur n'indique pas de profondeur. Est-il cassé ? Le fond à 10m est-il est trop profond ? L'équipage est-il sous le joug d'une substance psychotrope inconnue ?

Vlad prend l'annexe et va vérifier. Le sondeur n'est pas cassé et la montagne coule à pic. Comme souvent au Groenland.

Après un trop court et trop peu houleux débat, on décide de ne pas s'amarrer à la falaise mais de faire des tours dans l'eau.

Gaetan, Vlad et Hector s'équipent directement sur le bateau : baudrier, sac, casque, cordes prêtes à dégainer et coinceurs à la ceinture.
Puis malgré une rage de dent, Thomas les amène directement au pied de la face en annexe.

Et c'est parti.
Les 90 premiers mètres sont péteux mais faciles et on décide de ne pas s'encorder pour éviter de faire tomber davantage encore de pierres.
Vlad part en tête sur une première ligne dalleuse. Malheureusement, le rocher est mauvais, les dalles trop longues, les protections compliquées et Vlad pas suicidaire. Il désescalade dans une transe cristalline puis rejoint ses comparses.
On traverse par la droite pour rejoindre une autre ligne.

La cordée se rend progressivement compte qu'elle va grimper sur un granit absolument unique. On ne grimpe pas seulement sur du caillou mais aussi sur de multiples cristaux de toutes les couleurs, du grenat, de la tourmaline, des cristaux blancs non identifiés.

Les 2 premières longueurs sont faciles (2x 55 m dans le 4) avec un rocher cassant. La 3ème requiert enfin de mettre les chaussons (mais pas pour Gaétan qui fait genre) (60 m 5b). La 4ème est bien grimpante sur fissure (45 m 6a). La 5ème s'incline doucement (45 m 4+) pour sortir sur une vire herbeuse au soleil.
On passe en corde tendue avec Gaetan qui prend le lead et qui décide, malgré une réputation de zinzin, de mettre quelques points. L'équipe est choquée.

Le rocher est excellent, ça grimpe, ça crapahute, il est fait beau et chaud. C'est magnifique. On blague, on rigole. C'est juste parfait.

Première ascension revendiquée du Sommet Qalipaatilik (ou coloré en Inuit) à 407 mètres d'altitude le 10 aout 2026 par la voie : Grenat sous l'ongle - D - 6a max. 407 mètres.

Pause puis descente en rappel dans le fond d'un canyon et retour tranquille par la rivière jusqu'à la plage de sable rose où nous attendons le bateau devant le coucher du soleil.

Simon nous concocte des burgers végétariens et frites de patate douce et salade de maïs. Un régal.

Une superbe journée avec les copains. Surtout.

Une superbe journée avec les copains. Surtout.
IV. La fin ... ?
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La fin ... ?

Conclusion

La fin ... ? : illustration du récit

Nous étions plusieurs à avoir des impératifs en France au mois de septembre et, depuis longtemps, nous avions fixé autour du 15 août le moment où il faudrait commencer à rentrer.

Il est difficile de savoir aujourd’hui si cette date nous donna simplement le signal du retour, ou si, au fond, nous commencions réellement à sentir que nous avions fait ce pour quoi nous étions venus. Ou bien si nos amis, amours et familles nous manquaient.

Probablement un peu des trois.

Nous avions encore des montagnes à regarder, des fjords dans lesquels nous aurions pu nous perdre quelques semaines de plus, des lignes que nous avions repérées et que nous ne grimperions pas. Mais il y avait aussi cette sensation douce d’avoir rempli quelque chose.

Alors nous tournâmes Anorak 2 vers le sud.

Le retour fut presque étonnamment simple.

La sortie du Scoresbysund était largement dégagée des glaces et le vent nous accompagna. Nous laissâmes progressivement derrière nous les montagnes du Groenland, puis contournâmes l’Islande par l’est, les Féroé par l’ouest, avant de redescendre par les mers d’Irlande jusqu’à Plymouth, où nous attendaient encore quelques souvenirs administratifs de notre premier passage.

La route du retour avait une saveur différente.

À l’aller, chaque mille nous rapprochait de quelque chose que nous ne connaissions pas encore. Au retour, chaque mille nous éloignait d’un endroit que nous connaissions désormais un peu — et auquel nous nous étions attachés.

Nous avions parcouru des vallées isolées du Groenland.

Nous avions posé les pieds sur des sommets où, à notre connaissance, personne n’était encore monté.

Nous avions ouvert des lignes qui nous plaisaient.

Nous avions navigué entre les icebergs, marché parmi les bœufs musqués, suivi des traces d’ours, dormi au fond de fjords déserts et appris à faire confiance à notre vieux bateau bien au-delà de ce que nous imaginions avant de partir.

Et surtout, nous avions vécu tout cela ensemble.

En écrivant ces lignes, j’avoue avoir un peu de mal à garder la distance habituelle du rapport d’expédition.

Il y a une petite larme qui arrive.

Parce que derrière ces quelques mois de voyage, il y avait presque deux années de préparation. Deux années à bricoler, imaginer, hésiter, apprendre, réparer, organiser, recommencer. Deux années à construire progressivement quelque chose avec Thomas, Simon, Adrien, Vladimir et Gaëtan, jusqu’au moment où cette idée un peu abstraite devint simplement notre quotidien.

Et maintenant, c’était terminé.

Ou plutôt : ce voyage-là était terminé.

Nous étions partis chercher une forme d’aventure dont nous avions parfois l’impression qu’elle avait disparu. Un endroit où l’engagement, l’isolement et l’incertitude existaient encore réellement ; où l’on pouvait avancer plusieurs jours sans croiser personne et regarder une montagne sans savoir avec certitude si quelqu’un avait déjà posé le pied dessus.

Nous voulions aussi vérifier quelque chose.

Qu’il était encore possible, avec beaucoup de préparation, une bonne équipe et une quantité importante de bricolage, de partir par ses propres moyens vers un endroit qui nous paraissait au départ presque inaccessible.

Et c’est peut-être l’une des choses les plus précieuses que nous rapportons avec nous.

Ce genre de voyage est possible.

Il demande du temps. Il demande d’apprendre énormément de choses. Il faut accepter de ne pas savoir, de se tromper, de réparer, d’avoir peur parfois et de modifier ses plans souvent.

Mais une fois préparé, ce « bout du monde » que nous avions tellement fantasmé n’était finalement plus tout à fait hors d’atteinte.

Et cette découverte ouvre beaucoup plus de portes qu’elle n’en ferme.

Nous avons encore énormément d’histoires à écrire.

Certaines ensemble.

D’autres séparément.

Mais je sais déjà que nous nous retrouverons quelque part, autour d’un bateau, au pied d’une paroi, sur une montagne ou simplement autour d’une table, à raconter encore et encore les mêmes histoires en les déformant légèrement à chaque fois.

Merci

Merci à Thomas, pour l’énergie colossale consacrée à ces deux années de projet, pour son intelligence, sa capacité à comprendre et réparer à peu près tout, et pour avoir porté cette aventure avec moi depuis si longtemps. Merci mon frère.

Merci à Adrien, pour son écoute, sa curiosité, son empathie et cette sérénité qui faisait souvent beaucoup de bien au groupe.

Merci à Vladimir, pour son expérience, son engagement, sa passion et tout ce qu’il nous a transmis sur la mer.

Merci à Simon, pour cette énergie presque inépuisable mise au service de l’aventure et du collectif, pour sa capacité à s’enthousiasmer, apprendre et s’adapter à presque tout.

Merci à Gaëtan, pour son calme, sa patience, sa force tranquille et cette manière de donner beaucoup sans ressentir le besoin de le dire.

Merci à Alain et Jean-Marc, pour leurs conseils, leurs coups de main et les innombrables morceaux de matériel qui finirent à bord d’Anorak 2.

Merci à Anne, Claudette, la maman de Vladimir et Laurence, pour les heures et les journées de couture, dont certaines nous protégèrent ensuite pendant des milliers de milles.

Merci à Yves, Zineb, Laurens, Anne, et Marion, pour les coups de main logistiques, les transports et tous ces transbahutages sans lesquels une expédition ne quitte jamais vraiment le garage.

Merci à Louise et Claudette pour la signature sur la coque d'Anoraq II.

Merci à Lucile, Capu, Laurent, Mehdi, Nina, Émilien, Ludwig, Adrien et Étienne, pour les bricolages, les réparations et les heures passées à remettre Anorak 2 en état de partir.

Merci à Julie, Quentin et Émilien, qui ont partagé avec nous les premières navigations vers le Groenland et sont, eux aussi, devenus une partie de cette histoire.

Merci à Tiffany qui nous a aidé à nous battre contre les douanes anglaises. 

Merci à Jacques qui a mis une bonne partie de sa vie au service du voilier. 

Merci à Julie, EFT, Jean-Baptiste, Fabien & tous les experts et navigateurs qui nous ont transmis leurs savoirs et leurs compétences.

Merci à tous ceux qui nous ont fait confiance alors que, quelques années auparavant, nous ne savions pas vraiment naviguer.

Merci à Noé et Quentin, qui nous ont accompagnés dans notre apprentissage de la montagne.

Merci à nos collègues et amis qui ont pris le relai pendant notre absence. 

Merci à tous nos proches, amis, familles qui nous ont aidé et soutenu lors de cette préparation. 

Et merci, évidemment, aux bœufs musqués, qui ont souvent tracé les chemins avant nous et dont quelques crânes ont fini par devenir les improbables mascottes de cette expédition.

Enfin, merci à Anoraq II. Merci. 

J’écris ces derniers mots sur le pont d’Anoraq 2.

Au loin, des dizaines de dauphins bondissent autour du bateau.

Et il y a quelque chose d’étrangement familier dans cette scène.

Ce sont les mêmes silhouettes qui nous avaient accompagnés lors de notre toute première sortie avec celui qui s’appelait encore Saphir, lorsque cette aventure n’était qu’une idée immense et légèrement irréaliste.

À l’époque, nous avions adressé quelques prières à Poséidon pour célébrer le début de ce projet.

Aujourd’hui, les dauphins sont encore là.

Le bateau aussi.

Nous aussi, un peu différents.

Alors peut-être que la boucle est simplement bouclée.

Nous pouvons rentrer avec des étoiles plein les yeux, quelques cicatrices sur le bateau, beaucoup trop de photos, des souvenirs pour une vie et une furieuse envie de retrouver ceux qui nous attendaient à terre.

Avec surtout une sensation assez claire.

Ce n’était sans doute pas la dernière fois. Anoraq II n'a pas dit son dernier mot. 

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Pour préparer, vérifier, approfondir

Les ressources utiles.

Des points de départ fiables, à consulter et à actualiser avant toute expédition.

70° 29′ N · 21° 58′ O

La mer mène
à la montagne.

Un carnet de bord pour celles et ceux qui préfèrent les questions sincères aux grandes leçons.

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